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Chapitre 1: La forêt de Brocéliande

Barthélémy Jarret fils d'Hugon arriva au Rual de Chapeaucornu, un bout de rue perdu dans les collines au bas des Alpes, au terme d'un voyage fort mouvementé et qui débuta près de 400 ans plus tôt.

Guillaume, le premier à avoir porté son nom, naquit en octobre 1166, dans la Bretagne encore mystérieuse un peu avant que disparaisse sa dernière forêt de farfadets. Même si la distance entre la Bretagne et les Alpes est assez grande, elle ne représente pourtant qu'une parcelle de l'itinéraire suivi au fil des générations par cette lignée.

Guillaume de Jarret vécut son enfance dans un petit domaine situé en Bretagne et qui appartenait à son père Gereyt sans que l'adolescent le sache. Son père avait fait un vœu secret et devait prétendre n'être que le gardien de ces lieux. Au cœur de ce territoire se trouvait une ferme assez grande. La salle commune accueillait régulièrement les fêtes du voisinage et un tel événement était prévu pour la fin de cette journée de l'automne 1182, une belle journée il faut avouer, particulièrement chaude et sèche.

La veille, Gereyt avait envoyé son fils et quelques amis pour ramener quelques daims et de la faisanderie. Leur seigneur, avait-il dit, viendrait peut-être faire un tour. Tout en observant que ce serait bien la centième promesse de visite et sa première présence, Guillaume se mit en route joyeusement.

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Ce même matin-là, on vit deux chevaliers arriver sur de superbes coursiers dans la ville de Rennes, une des principales communautés de Bretagne. Le duo s'approcha du château comtal et y entra par une porte dérobée qui s'ouvrit quelques instants. Les chevaux furent pansés avant d'être placés dans l'écurie où ils allaient passer la journée en attendant le retour de leurs maîtres. Pendant ce temps, les habitants, sans se douter que des événements importants se préparaient, allaient passer une journée dont le principal épisode serait la présence du soleil et une chaleur un peu plus élevée que l'habitude en cette saison d'automne. Le lecteur curieux pourra d'ailleurs retrouver dans la chronologie bretonne de l'époque une trace de ce passage.

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À quelques lieux de Rennes, l'aventure se préparait pour un futur chevalier qui ignorait encore sa vocation. La ferme familiale, bien qu'isolée du plus près village par une forêt assez dense, recevait régulièrement la visite de cousins ou d'oncles, tous paternels et tous amateurs de chasse et de tir à l'arc. Guillaume se défendait assez bien à ces jeux virils, ainsi qu'au combat à la perche. N'étant ni écuyer, ni chevalier, aucun d'entre eux ne savait manier l'épée, mais c'était bien là la seule arme où aucun d'entre eux n'était maître. Faute de guerre, la chasse était leur entraînement.

En cette aube d'octobre, donc, alors qu'il devait avoir seize ans, notre héros réunit quelques amis pour aller braconner le cerf dans la forêt de Brocéliande en vue de la fête du lendemain. Afin de taire leur menu larcin, nos amis avaient pris des noms de fleurs comme sobriquets: de bon matin, Crocus, la Rose et Bouton d'Or se rencontrèrent donc. Pour les circonstances, Guillaume devenait l'Oeillet car il était le premier à voir le gibier, à trouver les bêtes les plus dodues quand se préparait une fête comme celle prévue dans ce récit; il était aussi parmi les plus agiles quand ils chassaient pour le sport.

Armés d'arcs et de flèches, la petite bande quitta la maisonnette de Bouton d'Or pour se glisser lentement dans la forêt en laissant les chevaux en lieu sûr, cachés dans une clairière loin des regards. Nos larrons en connaissaient chaque recoin, chaque pré, chaque ruisseau, presque chaque arbre, du moins le pensaient-ils. Pourtant, il y avait, là où les arbres sont le plus rapprochés, un immense repaire et ils en firent dix fois le tour, cette journée-là, sans en soupçonner l'existence, ni celle de deux yeux vifs qui ne les quittaient point.

Arrivé au centre de la forêt, Oeillet repéra une jolie bête. Sortant de sa poche un tissu blanc, il l'agita d'une certaine façon sans faire de bruit. Voyant ce signe, Crocus et Bouton d'Or s'approchèrent de l'animal tout doucement, en se penchant et en suivant un certain détour pour arriver à l'endroit voulu avec le vent au dos. Humant aussitôt l'odeur du chasseur, le cerf détala dans la direction opposée, pour son plus grand malheur. Il tomba alors sous le coup précis d'une flèche tirée par la Rose. La pointe, en touchant l'animal à la base du cou, y fit couler une tache de sang qui prit la forme d'une rose. L'opération se déroula encore trois fois avec le même succès et bientôt, quatre cerfs gisaient sur le sol de la forêt, près d'un campement improvisé. La récolte comprenait aussi assez de faisans pour agrémenter la fête le moment venu et pour servir de collation avant le retour au bercail.

La journée était réussie et quand le soir tomba, tous ressentirent la froideur d'une nuit sans lune et sans nuage. Crocus, qui portait toujours des pierres à feu, alluma un petit foyer sur lequel grillèrent quelques volailles. Les flammes montaient bien droit vers le ciel, sans la moindre brise. La Rose, qui arrosait son repas de rasades de vin à une grande cadence, fredonnait des chansons gaillardes pendant que Crocus et Bouton d'Or ne cessaient de se raconter des histoires à voix basse. Sentant un début d'ivresse et un appel de la nature, Guillaume se leva pour aller se soulager dans un bosquet tout près. En revenant sur ses pas, il entendit des rires provenant de derrière le campement. N'ayant jamais été dérangés durant ces séances de braconnage, nos amis n'avaient point prévu la visite de chevaliers pour les chasser de cet endroit.


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