Table des matières

Croyant la situation sans danger, il s'approcha silencieusement de l'endroit d'où venaient les sons. Il y aperçut, dans la pénombre, deux corps enlacés. Un couple s'embrassait d'une étreinte si forte qu'il put s'avancer assez près pour les identifier sans les déranger. Il comprenait maintenant pourquoi Crocus enseignait avec tant d'ardeur les rudiments de son art à Bouton d'Or. Cette dernière, dont la féminité n'avait jamais fait de doutes, participait pourtant à la chasse avec une certaine virilité et notre ami ne pouvait que sourire en constatant que cette masculinité se limitait à la chasse.

Il décida de laisser les amoureux en paix et de rejoindre la Rose. En reculant, il sentit comme un pieu s'enfonçant dans la fesse. Il se retourna pour éloigner la racine qui lui causait cette légère douleur, puis se leva sans faire plus de bruit. On n'entendait plus les chansons et on peut supposer que le vin avait eu raison des refrains de ce compagnon. Comme Guillaume comptait sur sa voix pour retrouver son gîte, il s'arrêta quelques instants, espérant maintenant entendre un ronflement.

Un murmure, faible et lointain, attira son attention. Croyant au chant d'un oiseau de nuit, il en prit la direction. Ce volatile lui ferait un camarade plus intéressant que ceux qui l'avaient accompagné. Guillaume s'arrêta quelques instants, dans un effort pour identifier l'espèce de l'oiseau. Pas le moindre bruit, sinon cette voix qui l'appelait par son nom. Par son nom! Il écouta de nouveau, retenant son souffle tout comme le vent qui devenait son complice pour quelques instants. Il reconnaissait bien son prénom dans ce murmure. Était-ce une illusion ou bien les oiseaux se liguaient-ils pour lui tendre un piège et venger leurs cousins faisans victimes de cette si belle journée.

Les feuilles mortes couvraient le sol par endroits, masquant le bruit de ses pas. Les arbres feuillus, dans la pénombre, lui laissaient un passage sans obstacle et aucune branche ne vint frapper traitreusement son visage. La voix devenait plus distincte. "Guillaume, viens ici. Ton destin t'attend." Le ton de la voix changeait parfois, au fil des pas. C'était un homme, puis une femme, puis de nouveau un homme. Au bout de quelques minutes, les arbres s'écartèrent et il entra dans un pré que l'on appelait le champ d'avoine à cause de l'herbe qui y poussait en abondance.

La clairière était traversée d'un ruisseau au lit peu profond où l'eau coulait silencieusement entre les pierres qui permettaient de le traverser à souhait. En suivant la rive du regard, on apercevait d'abord la silhouette de trois peupliers blancs, immobiles au premier regard. À leur pied, des roseaux dessèchés se mirent tout à coup à s'agiter. Le coup de vent fut acompagné d'un craquement sinistre, comme si un des peupliers venait de briser. En relevant les yeux, un des arbres venait effectivement de disparaître et à sa place se trouvait une forme humaine, comme un moine dans sa robe noire, prenant appui sur un bâton tenu de la main droite.

Une fois l'effet de surprise dissipé, on constatait qu'il était plus grand que Guillaume, assez mince, et que sa longue barbe flottait telle une bannière au vent, comme si la brise en faisait le tour. C'était le type même du sorcier des légendes bretonnes, du druide qui l'attendait depuis la nuit des temps. Le vieil homme s'était tû et lui faisait signe d'approcher. Notre ami jeta un rapide coup d'oeil tout autour. Ils étaient les seuls humains dans cette partie de la forêt.

--Viens près de moi, mon ami Guillaume. Sa voix était rassurante, comme celle que les patriarches savent si bien utiliser pour mener leur clan. Approche-toi. Ce soir, l'avenir t'ouvre ses portes.

Il l'appelait par son prénom alors qu'aucun de ses amis n'avait utilisé son nom de baptême dans ce bois.

Avant même qu'il eût parlé, le jeune homme avait reconnu d'instinct la présence d'un magicien ou d'un devin. Si les enchanteurs faisaient souvent l'objet de récits tenus autour d'un feu, aucun n'avait encore croisé son chemin.

--Que me veux-tu, vieil homme. Es-tu vraiment un devin, ou bien veux-tu m'effrayer pour protéger tes terres?

--Voyons, mon ami! Pourquoi as-tu choisi ce surnom de L'Oeillet, au lieu de Guillaume comme tes parents t'ont nommé à ta naissance?

--Mais, c'est ainsi que le veut la coutume. À la chasse comme à la guerre, on ne se fera point reconnaître de l'adversaire.

--En fait, cette prudence exagérée te vient des aînés qui te l'ont apprise lors de tes premières chasses. Les anciens n'avaient pas le droit de braconner à volonté, droit que tu possèdes, ainsi que ton père.

--Et pourquoi aurais-je ce droit, moi qui ne suit point baron ni seigneur?


Suite de ce chapitre