Table des matières

Chapitre 2: Quand on sauve un futur roi

Croyant avoir rêvé cette rencontre incroyable, Guillaume n'en glissa mot à aucun de ses compagnons lorsqu'ils retournèrent à la ferme le lendemain à l'aube, chacun portant un cerf attaché à sa monture.

Voyant un tel festin arriver au domaine, le père de Guillaume donna l'ordre d'organiser les derniers préparatifs pour le banquet déjà annoncé. Il envoya un garçon de ferme vers d'autres maisons aussi isolées que la sienne et on vit rapidement arriver les premiers invités. Certains amenèrent du vin ou de la cervoise, d'autres allèrent préparer un grand feu et s'occupèrent de faire cuire le gibier. Le soir venu, la fête débuta et Guillaume pensa à raconter son aventure à certains visiteurs.

Le premier élu était Pierre le Conteur, qui se promenait de village en village, échangeant ses histoires contre de bons repas. Et c'était un excellent narrateur comme le prouvait sa panse bien arrondie. Il visitait la fermette à peu près une ou deux fois par année. Après quelques récits, il apprenait à tous ses hôtes les nouvelles qui autrement ne leur seraient jamais parvenues. Par exemple, ils connaissaient Geoffroy, le Duc de Bretagne. Ce dernier avait acquis ce titre en épousant Constance, fille du comte Conan IV. Geoffroy était le fils du roi d'Angleterre Henri II Plantagenêt et le frère de Richard Coeur-de-Lion et de Jean Sans Terre. Pierre avait connu tous ces personnages et bien d'autres. Il avait aussi décrit les deux Croisades et parlé des exploits des chevaliers chrétiens contre les diables incarnés qu'étaient les Sarrasins. Beaucoup de ses récits parlaient de deux confréries de chevaliers-moines, les Templiers et les Hospitaliers.

Pour le bénéfice du lecteur, rappelons que l'Ordre du Temple avait été fondé à Jérusalem en 1119 et les Chevaliers du Temple finirent par devenir de grands banquiers, en établissant leur propre système bancaire. Ils permettaient en effet aux voyageurs de parcourir de grandes distances sans transporter d'argent; à l'arrivée, le voyageur échangeait simplement une lettre de change contre la somme laissée au départ. Ce système allait permettre aux Templiers, grâce à la longueur des voyages menant à la Terre Sainte et à ses nombreux dangers, d'acquérir une énorme puissance financière. L'Ordre fut toutefois dissous en 1314, au terme d'un procès truqué, organisé par le Roi de France qui voulait s'emparer de leur fortune.

Les Hospitaliers connurent une épopée moins prestigieuse et surtout moins abominables. En Terre Sainte, ils jouèrent un rôle surtout auprès des blessés.

La science de Pierre était grande et tous se perdaient rapidement en tentant de se rappeler ses paroles. Pour obtenir le conseil le plus précieux et surtout s'en rappeler le plus longtemps possible, Guillaume attendit la fin de sa visite avant de l'aborder. Il lui raconta ceci:

--Maître Pierre, un magicien m'a fait voir une étrange apparition et comme vous avez beaucoup voyagé, j'aimerais beaucoup entendre votre opinion. Dans ce rêve, il y avait un immense vaisseau, plus large que notre plus large rivière. Nous formions une grande armée qui attendait sur le quai que la passerelle du bateau nous soit présentée. J'étais un chevalier, portant la croix comme tous les autres soldats. Mon écu était le seul de son genre, comme si j'étais un seigneur sans ses laquais. Les autres soldats ne semblaient pas m'appartenir et de la vision il me semble même avoir vu une certaine hostilité de leur part. Aucun ne me saluait, ni ne m'injuriait, mais j'étais à cheval et aucun de ces piétons ne semblait manifester l'admiration habituelle envers ceux qui ont une monture. C'était la même croix, mais je sentais que nous étions des adversaires ligués contre un ennemi commun. Dans ce songe, le firmament était d'un bleu si pur que n'a jamais montré le ciel de Bretagne, et la mer était aussi calme que l'eau d'un marais. Je me rappelle encore cette impression d'un beau voyage qui commençait à ce moment. Le sorcier qui avait provoqué cette apparition ne me l'a point expliquée. Dois-je m'attendre à devenir bientôt un chevalier?

--Ce sorcier t'a-t-il prévenu de ne point raconter cette histoire?

--Non, il ne m'a point mis en garde, répondis-je.

--Un oubli de sa part sans doute, ou bien savait-il que ce serait inutile si c'était lui qui t'avertissait. Tu sais, j'ai beaucoup voyagé. Je connais ce genre de magicien de réputation. Les plus grands sont les plus secrets. As-tu appris son nom?

--Il disait se nommer Éon le Jeune, fils d'Éon de l'Étoile.

--Éon, le dernier Druide de la forêt! Si Éon t'a vraiment rencontré et montré ce dont tu m'as parlé, c'est que ces choses doivent arriver. Parfois, l'avenir nous est révélé et interdiction nous est faite d'en parler afin de ne point contrarié le futur. Souvent, c'est justement parce que l'on raconte l'avenir que cet avenir arrive. Éon le Jeune est un bon magicien. Je n'ai jamais entendu dire de mal de lui. Tu sais que nous sommes en Bretagne. Mais, avant d'être des Bretons, les gens autour de nous étaient des Celtes. C'était il y a bien longtemps. Cet Éon est un Celte, tu peux me croire, aussi vrai que tu es un Normand, descendant des Vikings qui vinrent s'établir sur les côtes, vers le Levant. Alors que les Normands sont des soldats bien courageux, les Celtes et leurs druides sont des elfes qui pratiquent des sciences qui sont demeurées secrètes. Si c'est cela qu'il t'a prédit, tu feras un bon chevalier.

--Mais alors, pourquoi a-t-il dit que je défendrais les Sarrasins?

--S'il l'a dit, alors c'est ton destin et tu ne peux pas y échapper. Sans doute est-ce qu'en défendant les Sarrasins tu sauveras des milliers de chrétiens? Je n'ai pas visité la Palestine, mais les champs de bataille ont irrigué trop de vallées du sang de nos frères ou de nos ennemis. Je ne suis pas le plus chrétien sur la terre, mais je peux te dire que quand Jésus reviendra sur terre, il sera bien surpris de la foi que professent les Chrétiens d'aujourd'hui. Par exemple, savais-tu qu'il existe en Provence des hérétiques qui disent que les Chrétiens sont indignes du Christ. Pour bien démontrer qu'ils ont raison, ils disent que Jésus était contre la violence et qu'une armée ne peut pas être chrétienne.

--Et le Christ mort sur la Croix?

--Je ne te parle pas de lui, mais de ceux qui disent pratiquer la religion du Christ. Ne racontes pas ton histoire à d'autres personnes. Certains seront trop heureux de brûler un sorcier. De plus, et je suis très sérieux, plus tu raconteras cette histoire, plus elle sera accompagnée de malheurs quand elle se réalisera. Si, au contraire, tu ne révèles rien, surveille les signes de bonheur car la magie est ainsi: ton avenir t'appartient, mais tu ne dois point le marchander.

Les paroles de Pierre laissaient encore plus de doutes que de réponses. S'il en était ainsi, où se trouvait donc la vérité? Si les Chrétiens n'avaient pas le droit de tuer, comment un roi chrétien pouvait-il avoir une armée?

Plus tard, Guillaume rencontra le Père Balthazar. Plus petit et surtout plus maigre que Pierre, ses visites se confondaient souvent avec celles de Pierre, si bien que l'on pourrait penser qu'il était un amateur des histoires du conteur. Le prêtre était arrivé avec Pierre, ce jour-là, mais ne devait partir que le lendemain, après avoir célébré une messe. Il était très sévère. Aussi, Guillaume se confessa sans parler de ce que les autres lui avaient raconté. Après tout, il n'avait pas à demander pardon pour ce qu'il avait entendu. Ayant obtenu la rémission de ses péchés, il demanda conseil sur les Chevaliers, les Croisades, la Palestine et les Sarrasins.

--Mon fils, si tu veux devenir un preux Chevalier et combattre pour protéger le tombeau du Christ, tu trouveras sans doute quelque Seigneur pour t'accueillir. Mais, c'est faire preuve de beaucoup d'orgueil que de vouloir rejoindre les grands de ce monde en devenant Chevalier. La Chevalerie est un métier d'honneur et ce n'est certes pas un braconnier comme toi, qui pourra mériter un tel titre. Mais, tu feras un serviteur honnête et fort. Je pourrai t'aider en te présentant mon cousin, le Seigneur de Pélan. C'est un homme bon et généreux, plein de discernement, et qui saura bien t'offrir cette chance que d'aller mourir pour l'Église. Tu pourrais aussi te joindre aux Templiers ou aux Hospitaliers comme frère mineur et ainsi contribuer à sauver la Terre Sainte.

Guillaume le remercia et poursuivit seul sa réflexion.

* * *

Suite de ce chapitre