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Rendons-nous maintenant à la levée du lendemain, alors que Guillaume, ayant suivi scrupuleusement les ordres du magicien, attendait tout près de la route que les événements se précipitent. Bien éveillé au moment où le soleil montrait à peine le bout du nez, armé d'un solide bout de bois qui traînait sur le bord du chemin, voilà que notre héro tressaillit légèrement en entendant au loin le galop de rapides coursiers. La troupe annoncée par le sorcier arrivait au moment précis où la lumière devenait assez vive pour qu'on reconnaisse les visiteurs. Quand un couple de chevaliers apparût à un virage du chemin, le jeune homme voulut faire signe aux deux hommes, mais ceux-ci arrivaient si rapidement qu'il fallut se retirer de la route sans attendre.

Le passage fut rapide, mais aussitôt les chevaux disparus derrière le virage suivant, un rumeur monta de ce coin de la forêt et Guillaume se précipita pour leur porter secours, muni seulement du gourdin qu'il tenait toujours en main.

Une bande d'une douzaine de vilains avait intercepté les deux chevaliers et tentait de leur ravir leur bourse. Le chef de ces mécréants, lui-même monté sur une assez jolie bête, attendait à l'écart. Il portait sur son blason une oreille d'argent sur fond de gueule (blanc sur fond rouge dirions-nous aujourd'hui). Il menait ses troupes sans s'approcher lui-même, regardant les autres avec l'arrogance d'un seigneur exagérant sa situation au dessus des hommes et qui n'aurait conservé de la noblesse que l'attitude hautaine et l'arrogance. C'était un homme de bonne taille, assez gras, à la barbe assez courte et mal taillée. Ses larrons étaient armés de bâtons. Ils retenaient les chevaux et tentaient d'en faire tomber les maîtres.

Aussitôt qu'il vit la scène, son gourdin tenu bien solidement, Guillaume accourut et assomma deux malandrins le temps de le dire. Deux autres gaillards se tournèrent et lui firent face pour pouvoir s'en débarrasser avant que la situation ne tourne à leur désavantage. Un coup dans le ventre du troisième, un autre sur la tête du quatrième, et la troupe commençait à se disperser. Pendant ce temps, les chevaliers réussissaient à percer d'autres manants de leur épée. La situation avait changé bien rapidement, passant de dix contre deux à quatre contre trois. Les lâches ne se battent jamais quand les forces sont équilibrées. Aussi, les bandits encore sur pieds s'enfuirent-ils à ce moment, sautant sur leurs chevaux que les buissons cachaient jusqu'à ce moment. Nos amis avaient gagné la bataille.

Le premier chevalier, tout de noir et de rouge vêtu, s'approcha du braconnier tout en rengainant son épée. Il ne portait pas de blason, mais son allure était bien celle d'un Chevalier et d'un noble seigneur.

"Holà, mon ami. Nous te devons une fière chandelle. Mon nom est Richard, prince d'Angleterre.

--Votre altesse", balbutia le nouveau héro.

Pendant que le Prince descendait de cheval, Guillaume s'inclinait bien bas. C'était bien la première fois qu'il rencontrait une aussi royale personne et il rougit comme jamais.

--Tu es habillé comme un paysan, mais fort comme un de mes soldats. Tes traits me rappellent ceux de mon frère. C'est étrange, car c'est bien à cause de lui que je dois me rendre à Vannes le plus tôt possible.

-- Sans doute sommes-nous cousins, votre majesté. On dit que ma grand-mère est la fille naturelle de Guillaume le Conquérant.

-- Encore plus étrange. J'ai parfois l'impression que mon frère veut me déposséder de mon futur héritage, alors que vous, cousin éloigné et sans la moindre présomption à l'égard de mes terres, n'avez sans doute plus grand désir que de nous aider. Mais, dites-moi, chevalier, pourquoi êtes-vous donc vêtu ainsi comme un paysan? Est-ce parce qu'on vous a confié la mission de venir à mon secours que vous portez ces hardes poussiéreuses?

-- Hélas non, votre altesse. Ce sont là mes vêtements de tous les jours. Notre auguste ancêtre n'aura laissé qu'un enfant à naître. Et si je suis venu à votre secours, c'est pour suivre la directive qu'un sorcier m'a laissée il y a quelques jours, dans la forêt de Brocéliande.

-- Un sorcier?" Les deux chevaliers échangèrent un regard aussitôt. "Pourrais-tu me le décrire?

-- C'était au début de la nuit, alors ma description ne sera pas aussi parfaite que si je l'avais vu en plein jour. Il était de ma grandeur, avec de longs cheveux blancs et une barbe aussi longue. Et il se balançait continuellement."

À ces mots, le Prince Richard Coeur de Lion regarda son compagnon et les deux dirent en choeur: "C'est lui, aucun doute. Nous avons enfin retrouvé Éon le Jeune". Les deux chevaliers débutèrent alors un dialogue où notre héros ne fut plus qu'un spectateur.

"Il avait dit ... Vannes ... , mais il voulait dire ... sur la route de Vannes ...

-- Ainsi, mon frère Jean nous aura dit la vérité comme je te le disais. Dommage pour lui que tu l'ais presque tué pour apprendre ce secret.

-- En effet. Et toi seul peux arrêter cet Éon, toi et le Duc de Bretagne.

-- Non, pas Geoffroy. Il ne reconnaît pas le Roi comme son suzerain et ne lui obéira pas, surtout s'il sait que la requête émane de ma personne.

-- Mais, ton père non plus n'est pas son suzerain. D'ailleurs, c'est bien parce que ton frère est Duc de Bretagne que nous allions à Vannes sans avoir une armée pour nous protéger.

--Quelle importance? Nous avons mieux qu'une armée. Nous avons un ami bien solide et nous en ferons même un Chevalier. Dis-moi, quel est ton nom?

--Je suis Guillaume, fils de Gereyt, pour vous servir.

--Guillaume de Gereyt, qu'en penses-tu?

--Gereyt est un nom bien peu commun pour un chevalier. Mais, Gereyt est bien le nom d'un prince dans le cycle de la Table Ronde. Voyons voir, comment l'a-t-on nommé dans le patois normand. Hum. Est-ce Gerec? Non, plutôt Jarret, c'est cela. Majesté, il devrait s'appeler Guillaume de Jarret et s'inspirer de son homonyme pour être un aussi grand chevalier. De plus, quand on y repense, ces truands ont pris leur jarret à leur cou quand il est arrivé.

--Soit. Mon ami, je te fais sur l'instant chevalier Guillaume de Jarret.

--Votre altesse, il nous faut être quatre chevaliers, pour ainsi nommer un nouveau chevalier, malgré la valeur de sa prouesse. Peut-être pourrions-nous l'inviter à nous accompagner à la recherche de ce sorcier? Quand nous verrons d'autres chevaliers, nous appliquerons alors les règles de la chevalerie et lui donnerons tout l'honneur qui lui revient.

--Mon cher Robert De Car, tes conseils sont toujours sages. Si tu n'étais point un bâtard, je te ferais Comte ou Duc.

--Votre altesse est trop bonne. Puisqu'elle apprécie mes conseils, je lui suggérerais de reprendre notre route. Notre ami pourra sans doute nous montrer où il a rencontré l'enchanteur que nous recherchons. Nous lui raconterons l'objet de notre visite durant le trajet.


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