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Chapitre 3: Le fils du magicien

Ils quittèrent la route pour se diriger vers le pré de la rencontre avec le magicien. Guillaume connaissait bien cette contrée, mais aucun autre indice de la présence du mage ne lui avait jamais été révélé, hormis l'apparition tout récente du devin et voulue par ce dernier. La première étape fut donc le pré même où se fit cette rencontre. À partir de là, ils devraient chercher, sans trop savoir comment, le chemin vers la maison du sorcier.

Guillaume examina les environs du feu sans découvrir la moindre trace de pas. Il regarda aussi autour de la petite crique en se disant que la glaise autour de la flaque porterait peut-être des empreintes. Là encore, il fit chou blanc car on aurait dit qu'un bal avait eu lieu tellement les pas étaient confus, se dirigeant dans toutes les directions. Tout à coup, il se rappela qu'il recherchait un magicien qui devait lui-même attendre sa visite. Il décida donc de prendre quelques cendres laissées dans le feu pour les envoyer dans la flaque d'eau, dans l'espoir d'une indication enchantée du chemin à suivre. Le tabou de la sorcellerie n'atteignait pas encore les coins reculés de la Chrétienté et l'Inquisition ne commencerait que plusieurs années plus tard à envoyer des innocents au bûcher.

Quelle ne fut pas sa surprise de presque se brûler les mains. Apparemment abandonné depuis trois jours, le feu couvait encore. Avec une bûche, il préféra plutôt brasser les cendres et le feu éclata aussitôt, projetant des étincelles tout autour.

--Arrière, le Diable nous attaque, s'écria Richard.

Les deux hommes s'étaient immédiatement reculés derrière leurs chevaux. Après s'être défendu sans songer à s'enfuir devant une douzaine de bandits, voilà qu'un simple feu les faisait trembler. Ils étaient partis à la recherche d'un empoisonneur et allaient trouver un vénérable et puissant magicien.

Une étincelle sauta hors du feu et embrasa l'herbe sèche, à la vitesse d'une flèche et surtout en suivant un chemin aussi droit qu'une trajectoire de lance. La marche à suivre apparaissait de façon bien mystérieuse. La résistance des nouveaux amis de Guillaume commençait à fondre et celui-ci risqua:

--Un homme aussi puissant n'a point besoin d'utiliser le poison pour se débarrasser de votre altesse. S'il a guidé mon bras pour vous sauver la vie, alors que la mort à laquelle vous avez échappé n'aurait pu lui être imputée, pourquoi voudrait-il se débarrasser de vous.

--Vous avez peut-être raison, Guillaume. Vous êtes bien jeune, mais de si bon conseil. Sans doute voudrez-vous faire votre apprentissage de chevalier à mon service?

Ainsi donc, la première prédiction allait se réaliser bien rapidement. La Chevalerie attendait réellement à la croisée des chemins.

Avançant l'un derrière l'autre, le braconnier le premier car il connaissait le mieux ce lieu, ils s'approchaient tout doucement de leur but. Chose étrange, le chemin était très droit, mais n'avait touché aucun arbre. Avec des yeux d'aigle, l'enchanteur pouvait les voir arriver de loin. Parfois, les trois compagnons entendaient comme un murmure derrière leurs pas. Au premier ruisseau rencontré, Guillaume fit traverser les autres pour se concentrer sur le bruit afin de savoir si c'était la même voix qui lui était parvenue quelques jours plus tôt. Cette fois-ci, le bruit ne changeait pas, comme s'il les suivait à distance. Aucun ne croyait qu'un piège fut possible, malgré ce que leur criait leur instinct de chasseur ou de soldat. Le jeune homme demeura quelques instants sur le bord du ruisseau, assez pour voir disparaître la trace de la brûlure laissée par l'étincelle. Ainsi donc, eux seuls verraient les indications à propos du chemin les menant vers le magicien.

Il repartit vers ses deux seigneurs, les rejoignant à temps pour être le premier à voir la cabane du magicien à travers les branches. Aussitôt, il demanda leurs intentions à ses nouveaux amis et Richard lui répondit:

--Je pense que nous allons d'abord lui parler. Sa puissance m'effraie d'avance, mais s'il nous a épargnés malgré son pouvoir, autant être sages avec lui.

--Vous avez sans doute raison, Richard. Je commence à me questionner sur l'amitié réelle que votre frère a pu vous porter. Peut-être que ses espions ne travaillent pas pour votre protection, mais pour la sienne.

--Allons, mon ami. Jean est mon jeune frère même si je lui fais difficilement confiance. Il est bien trop jeune pour élaborer une machination aussi sophistiquée contre moi. Et puis, ses soldats sont bien ceux que mon père lui a prêtés. Comment mon père pourrait-il vouloir se débarrasser de moi, son propre héritier?

--Nous arrivons, messieurs. Regardez qui nous attend au devant de cette cabane.

Robert De Car dégaina aussitôt, mais Richard lui fit signe de ranger son épée. Guillaume s'avança le premier.

--Bonjour, maître Éon. Quelle joie de vous rencontrer de nouveau. Avez-vous quelque bonne nouvelle à apprendre à mes amis?

--Hélas non, mon pauvre Guillaume.

Les deux chevaliers tournèrent leur regard vers le jeune homme, se demandant si celui-ci était de connivence avec le sorcier. Guillaume se sentait victime d'un enchantement et cherchait à faire part de sa crainte à ses compagnons.

--Je vous ai parlé de mon unique rencontre, celle où l'enchanteur a fait de moi son instrument.

Aussitôt, les deux hommes se regardèrent, avec l'air de se dire que leur guide avouait n'être qu'une marionnette ensorcelée, présage d'une catastrophe plus terrible. Ils mirent le pied à terre et sortirent leurs armes.

--Allons, messieurs. Si j'ai parlé par la bouche de Guillaume, j'ai aussi frappé vos adversaires avec son bras. Vous n'avez rien à craindre. D'ailleurs, je brise dès maintenant le sortilège du jeune homme sans le priver de son souvenir.

De ses doigts jaillit un éclair en la direction de l'enchanté qui ne ressentit absolument rien et descendit de cheval à son tour. Il était le seul être désarmé parmi ces gens.

--Si vous voulez entrer dans mon humble demeure, je vais vous raconter pourquoi vous êtes venus ici. Et, croyez-moi, ce n'est point pour me pourfendre.

La cabane était assez petite si l'on en croyait son aspect extérieur. Collée sur le flanc d'une colline, sans fenêtre, elle s'avéra pourtant bien immense à l'intérieur. La pièce principale, où tous entrèrent avec les chevaux, pouvait recevoir vingt hommes armés. Construits de bois rond à l'extérieur et à l'intérieur, les murs semblaient bien massifs pour une petite cabane perdue au milieu des bois. La porte de chêne se referma en grinçant et toute la troupe était bientôt assise autour d'une immense table ronde.

--Votre majesté reconnaît-elle cette table? Celle-là même qui accueillit Arthur et les Chevaliers de la Table Ronde?

--Incroyable. Et moi qui croyait que ce n'était que légende.

--Il n'en est rien. Non que je sois moi-même Merlin l'Enchanteur. De fait, Merlin est un de mes ancêtres. Saviez-vous que, nous les magiciens et enchanteurs, sommes aussi humains que vous? Surtout, saviez-vous que la légende d'Arthur est en fait celle de Charlemagne? Ce sont les magiciens qui permirent à Charlemagne de régner sur une partie de l'Europe. Malheureusement, il ne voulut point redonner aux Druides leur ancienne puissance et lorsqu'il mourut, à cause de tous les enfants que nous lui avions donnés, son royaume fut bien vite divisé.

--Et vous voulez que je reprenne le rêve de Charlemagne et que je devienne Empereur comme lui?


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