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Les yeux de Richard devinrent très brillants à ce moment. Il s'était approché du magicien pour mieux boire ses paroles.

--Hélas, ce n'est pas en mon pouvoir. Je suis le dernier druide. Charlemagne avait eu à sa disposition plus de 10 druides, tous aussi puissants que moi. Je suis bien vieux et vous bien jeune pour réussir à prendre l'Europe sous notre autorité. Nous ne pourrions même pas reprendre Jérusalem.

--Mais, Jérusalem appartient aux Chrétiens. Comment pourrions-nous la reprendre?

--Lorsque vous irez en Terre Sainte, Jérusalem sera retombée entre les mains des Sarrasins, votre Altesse. Le Sultan Saladin est bien puissant. Il connaîtra le sort de Charlemagne lui aussi et son dernier geste d'éclat sera la prise de Jérusalem.

--Le traître, le chien, le païen.

--Inutile de prononcer ces paroles qui n'ont aucun sens, votre Altesse. Saladin est un musulman, fidèle à sa religion. C'est votre adversaire, mais point votre traître car vous n'êtes point son suzerain. Et c'est bien lui qui vous appelle chien et païen. À la vérité, il n'y a qu'une seule vraie religion, celle des Druides, mais nous ne sommes point ici en Concile pour discuter de théologie.

Une seconde porte s'était ouverte à l'arrière de la salle et Éon invita la petite troupe à y amener les chevaux. Juste à temps. Un bruit sourd se fit entendre au dehors et des dizaines d'aboiements l'accompagnèrent bientôt. Robert jeta un coup d'oeil par la porte extérieure et la referma aussitôt. Le son sec d'une immense volée de flèches frappa contre la porte de plein fouet, ce qui démontrait la gravité de la situation.

--Une bande de cavaliers tous armés. J'ai cru reconnaître le guetteur à l'oreille blanche de ce matin.

La seconde porte se refermait ensuite et tous se retrouvaient dans un petit corridor, puis dans une caverne. Des torches sur les murs éclairaient la pièce. Un bruit de rocs qui tombent surgit du corridor, accompagné d'un nuage de poussières.

--Diantre, nous sommes tous enterrés vivants!

--Non, nous sommes tous à l'abri. Si votre majesté veut bien venir regarder qui sont ses ennemis.

Le prince et le magicien s'étaient glissés dans un tunnel plat et poussiéreux creusé à même le granite du mur; la pente douce du conduit se terminait à la mi-hauteur de la muraille de la caverne.

--Regardez et surtout ne dites pas un mot. Nous les voyons et pas eux s'il ne nous regardent pas. Mais, si nous attirons leur attention, ils pourront s'apercevoir de notre présence.

Ils demeurèrent là-haut durant plusieurs minutes, dans un silence absolu, puis redescendirent pour raconter ce qu'ils avaient vu. Richard parla le premier.

--Ce sont les hommes de d'Oreiller. J'ai reconnu certains des truands qui nous ont attaqué ce matin, mais ils sont plus nombreux. Il semble y avoir d'autres chevaliers, mais aucun ne porte de blason.

--Je croyais bien l'avoir reconnu, ce matin. Ce d'Oreiller est le voisin et sans doute l'allier de Bonneterre. Cela explique tout. Les espions de votre frère, Richard, ont mal espionné. Ils ont entendu ce que d'Oreiller a voulu leur faire entendre.

--C'est donc pour cela que j'ai été attiré à Angers moi aussi. Je devais rencontrer Lugerion, un autre druide, mais je ne l'ai jamais vu. Je me demande comment ils ont pu retrouver ma maison. Presque personne ne sait où est mon repère. Ce ne peut donc être que ce Lugerion qui m'a trahi. Le seul druide qui n'a pas de barbe. J'aurais dû me méfier.

--Lugerion, vous dites? Ce nom me dit quelque chose.

Guillaume fouilla parmi les histoires que Pierre avait contées, pour tenter de se rappeler si le conteur avait parlé de ce Lugerion. Puis, le nom surgit de sa mémoire.

--Lugeriani. Le magicien sicilien. Je me rappelle maintenant. Quelques druides se seraient embarqués avec Robert Guiscard, quand il s'est emparé de l'Italie du Sud. Lugeriani est un de leurs descendants. Guiscard n'aimait pas les magiciens, aussi ces druides se sont-ils coupé la barbe pour passer inaperçus. C'est très loin, l'Italie.

--Pas si loin puisque les Normands de Robert Guiscard sont partis d'ici. C'est aussi facile d'y revenir. L'Anjou est même plus près. Je ne connaissais pas toute son histoire. Je savais qu'il s'était allié aux Sarrasins pour puiser chez eux une plus grande science, mais son but m'échappe encore. Ce sera lui qui aura empoisonné votre goûteur, Altesse.

--Tu sais, Éon, je te trouve de plus en plus sympathique. Veux-tu te mettre à mon service? Je pourrais te couvrir d'or.

--Non merci, votre Altesse. Un magicien n'a aucun pouvoir quand il se met au service unique d'un roi ou d'un prince. Et puis, ce serait bien trop dangereux. Puisque nous en sommes là, si je vous disais pourquoi je vous ai tous fait venir chez moi.

--Je croyais que nous étions tombés dans le piège monté par ce Lugeriani, proposa Guillaume.

--Je vous ai fait venir ici et vous ai protégé parce que je savais que vous seriez tous en danger. Mais les magiciens savent se cacher des autres magiciens et je n'ai jamais ressenti la présence de Lugerion. Je devais vous protéger car bientôt vous me ramènerez mon fils.

--Ton fils, magicien? C'est peut-être en l'enlevant que ton ennemi a appris où était ta cachette.

--C'est bien possible. Je viens à peine de comprendre son implication. Si Camel est sous son emprise, alors nous ne serons pas trop nombreux pour le délivrer.

Un grand bruit sourd se fit entendre à ce moment.

--Nos ennemis viennent de pénétrer dans ma modeste demeure. Attendez-moi un instant et nous nous occuperons de mon fils.

L'enchanteur disparut derrière un rideau pendant quelques instants. Ils entendirent bientôt un bruissement, des plaintes répétées et aussi des menaces à l'endroit du sorcier.

--Et voilà. Quelques ruches et les misérables se rappelleront de leur visite.

* * *


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