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Chapitre 4: Apprentissage du métier de chevalier

Quelques jours plus tard, Éon le Jeune visita son nouvel ami en compagnie de son fils Camel. Il voulait remercier le prince Richard de son aide précieuse et surtout le mettre en garde contre la possibilité d'une nouvelle tentative d'empoisonnement. Si le sieur de Bonneterre était vaincu, son complice le vil magicien Lugeriani courait toujours.

--Guillaume, dit-il, cette potion préservera Richard de tout poison durant un an. Il doit boire le liquide d'un coup et ne pas consommer de vin blanc avant deux jours complets. Je te laisse mon fils qui t'accompagnera. Il servira de témoignage de ma bonne foi pour Richard, bien que ce dernier n'ait rien à craindre de ma part. Camel sera un agréable compagnon de route, mais il n'a pas ma puissance, du moins, pas encore.

Le fils de l'enchanteur devait avoir l'âge du père de Guillaume. Il avait les cheveux châtains. Sa barbe n'avait que quelques jours. Bonneterre était tellement persuadé que, comme Samson, Camel tenait une force plus grande à cause de sa barbe qu'il l'avait fait couper. Il était amaigri à cause de sa captivité, mais commençait à reprendre des forces et on devinait déjà une puissance inhumaine semblable à celle de son père.

Richard avait pris la route de Rennes lorsqu'il avait quitté ses amis et le sieur De Car n'attendait Guillaume qu'au printemps suivant. Ce sont donc deux hommes décidés à rejoindre le futur roi d'Angleterre, mais ignorant s'ils pourraient le rallier, qui se mirent en route ce matin-là. Pour faire la meilleure impression sur son nouveau maître et futur compagnon d'arme, Guillaume portait un bliaud blanc et une chemise de serge bleu avec un élégant pantalon rouge et un chapeau de nature semblable, uniforme confectionné la veille par la couturière du village voisin: cette dernière prévoyait être remboursée de sa peine le jour où le jeune homme voudrait porter blason. Camel était vêtu tout de brun à la manière des jeunes druides, ressemblant davantage à un serviteur qu'à un compagnon de route de même rang social. L'effet était voulu. Si les deux hommes avaient été vêtus comme de riches seigneurs, ils auraient été des proies toutes désignées pour des bandits de grand chemin. En ayant l'air de paysans, un seigneur un peu fourbe les aurait pris de force parmi ses gens. Avec cet air propre, mais sans orgueil, ils espéraient voyager en paix jusqu'à destination.

Tout en galopant, Camel décida de faire l'éducation de Guillaume. Il lui raconta comment les lettres étaient nées. À la première occasion, il lui montrerait comment les dessiner. Puis, son élève s'informa des pouvoirs du grand magicien.

--Comment faisait-il pour prédire l'avenir.

--Eh bien, le futur appartient au présent. Pas le futur lointain, seulement le futur immédiat, disons quelques semaines, très rarement quelques années. C'est comme si le futur flottait dans l'air, comme des oiseaux. Il suffit de savoir l'attraper. C'est là qu'intervient l'art du magicien. Connaître l'avenir est une chose bien différente de le contrôler. Et surtout, savoir ce que sera l'avenir est parfois un piège. As-tu raconté ce que Père t'a montré?

--Oui, mais pas au complet. Seulement que je serais chevalier. Je n'ai pas parlé de ma fiancée, pas encore. Et surtout, je n'ai pas parlé de...

Son compagnon l'interrompit immédiatement.

--Ne raconte jamais ce que tu as vu. Voir l'avenir a un prix que tu as payé en venant me délivrer. Raconter l'avenir a un prix beaucoup plus élevé. Il t'arrivera un malheur pour chaque scène que tu conteras. Lorsque tu vivras la scène où tu t'es vu chevalier, attends-toi à un malheur sur l'heure. On pourra t'enlever ton épée pour trahison ou, encore, tu pourrais perdre ta fiancée.

--Elle est déjà perdue, pour mon plus grand désespoir, mais je l'ai vue, en songe, à chaque nuit depuis son apparition. Comment pourrais-je jamais en aimer une autre après elle, avant elle, au lieu d'elle? Verrais-je moi-aussi mes enfants courir dans l'herbe au printemps?

--Cesse de gémir. À quelque chose, malheur est bon. Tu accompliras de grands exploits, j'en suis certain. Tu seras peut-être même ennobli. Attends l'avenir avec sagesse. Surtout, n'oublie jamais ces deux choses: si nous pouvons voir l'avenir, nous pouvons aussi le préparer pour qu'il soit plus doux; et puis, quand tu trouveras le talisman de Bel Regard, tu pourras parler de tes apparitions car le mauvais sort en sera conjuré pour toi et pour tous tes descendants, qu'ils soient de la première génération comme de la centième.

Puis, il se mit à parler de pays lointains, de fées qu'il avait rencontrées, de dragons sur lesquels il avait volé comme un oiseau, de montagnes qui brûlaient et de tant d'autres choses curieuses dont Pierre le raconteur n'avait jamais rien dit.

* * *

Rennes était une ville déjà importante, mais pas assez pour y retenir Richard. Aussi, nos amis prirent ensuite la route d'Angers qu'ils atteignirent quelques jours plus tard. Le château comtal était en liesse. Richard était allé à Rennes accompagné d'une petite troupe, mais avait fait la suite du voyage seulement avec Robert. Le retour des deux hommes, puis l'annonce par Richard de la seconde mort du seigneur de Bonneterre, avait causé une grande allégresse. Le château de Bonneterre avait été rasé et ses pierres jetées dans une rivière sans fond.

La rue Foulque Nerra était pavoisée depuis la cathédrale St-Maurice, en construction, jusqu'à l'entrée principale de la forteresse angevine. Les rues transversales, bariolées de guirlandes multicolores, étaient noircies par la foule en délire qui s'était rassemblée près du palais. Richard avait eu toutes les peines à rentrer au château tandis que la foule l'applaudissait sans arrêt. Il faut dire ici que plusieurs hommes de Bonneterre avaient eu la tête tranchée suite à leur défaite et exposée sur des piques dans la ville. Plusieurs avaient reconnu des bandits qui avaient désolé leur village, ce qui n'ajoutait qu'à l'atmosphère de joie généralisée. En s'approchant de la fête, nos amis aperçurent Richard sur une estrade d'honneur, érigée au devant du château. Malgré la fatigue, il reconnût son sauveteur et son compagnon et les convia à le rejoindre. À l'intérieur, un banquet réunissait les notables de la ville. Ni Camel, ni Guillaume n'étaient chevaliers, nobles ou bourgeois, et pourtant ils furent tous deux invités à sa table.

Le banquet réunissait une trentaine de personnes qui leur étaient toutes inconnues, sauf De Car. Guillaume s'attendait à y voir de jolies jeunes filles dansant sur un air de flûte de Pan, à l'image des histoires de Pierre le raconteur. Il n'y avait que de la nourriture, avec, au centre de la pièce une table portant mettant en valeur une pièce montée, la tête du faux seigneur de Bonneterre, croyons-nous, puisque le vrai seigneur avait brûlé avec son château. La tête du bandit était en très bon état, malgré les semaines, parce qu'elle avait été trempée dans de la cire colorée. Richard n'avait pas l'habitude de se montrer généreux envers les vaincus, surtout si c'étaient des rebelles, et il en profitait quand l'occasion se présentait de les humilier aux yeux d'autres seigneurs pour ainsi décourager même le plus arrogant d'entre eux.


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