Table des matières

Le vin coula à flot, le gibier fut livré en grande variété, aussi bien les cerfs que les cailles. On goûtât des fruits inconnus en Bretagne, comme ces mystérieuses oranges, des pommes de couleur jaune dont la chair se séparait en morceaux sans utiliser un couteau, chaque quartier étant rempli d'un jus sucré et délicieux. La pièce la plus importante fut amenée à la fin du repas: un immense cerf dont les flancs encore chauds étaient formés d'une pâte beige, feuilletée. Un jeune garçon en sortit, porteur d'une énorme bouteille de vin rouge chaud dont il remplit la coupe de Richard. Le jeune garçon vida la coupe, la remplit de nouveau, puis monta sur la table et se mit à crier avant de tomber, foudroyé. Richard recule de terreur. Lugeriani venait de frapper à nouveau.

Camel bondit immédiatement sur la bouteille avant qu'elle ne se brise. Il en huma l'odeur puis sortit l'utricule qu'il avait amenée, et en versa une goutte dans la bouche du cadavre. Le jeune garçon se leva aussi. Il se remit à danser. La musique reprit de plus belle et tout le monde crût que ce n'était qu'une mise en scène. Camel s'approcha de Richard et lui tendit la pochette.

--Buvez, majesté, et vous n'aurez aucun poison à craindre de Lugerion pendant la prochaine année. Cet antidote vous protégera. C'est Père qui l'a préparé.

Richard prit l'outre et la but aussitôt, sans réfléchir. Il connaissait la puissance du magicien et décida de s'y fier aveuglément. Tellement qu'il prit le pot de vin empoisonné, s'en versa une coupe, et cria assez fort pour que toute la salle l'entende:

--À la santé du seigneur de Bonneterre, pour ce magnifique vin à l'effet foudroyant.

Il lança la coupe vers la tête du mort et regarda ses invités. Presque tous s'étaient remis à parler. Un seul l'observait. Le seigneur de Nasal avait comme blason un nez aquilin d'argent, sur un champ de gueule, c'est-à-dire de rouge. Il rappelait le seigneur d'Oreiller par sa forte taille. Richard s'approcha et lui offrit de partager son vin, celui qu'il venait de recevoir et de verser dans une seconde coupe. Le seigneur de Nasal repoussa la coupe et s'enfuit.

--Garde, arrêtez cet homme et confisquez-lui tous ses biens.

Le traître dégaina son épée et fut aussitôt transpercé de vingt flèches.

--Dommage, dit Richard, j'aurais voulu l'interroger.

Le Prince s'était entouré d'une garde personnelle très efficace.

Il revint vers nos amis, les embrassa. Il fit signe à Robert et, mettant ses mains sur les épaules de Guillaume, le regarda comme un père, en disant:

--Guillaume de Jarret, tu dois certes connaître la règle pour nommer un nouveau chevalier: quatre chevaliers s'uniront et feront d'un champion leur compagnon. Venez, chevalier De Car, chevalier de Saumur et chevalier de Brissac. Unissez-vous à moi et faisons ensemble de Guillaume de Jarret, un chevalier et un compagnon. Robert De Car fera de toi le meilleur chevalier du pays. Quant à toi, Camel, je suis ton débiteur et celui de ton père. Tu pourras exercer ton art sans être importuné, pourvu que tu ne viennes point t'établir au coeur de la ville. La Religion me force à certains gestes qui limitent ma gratitude, mais selon mon pouvoir, je suis ton obligé pour la vie.

* * *

C'est donc de cette façon tragique que débuta la carrière chevaleresque de Guillaume de Jarret. Sans donner trop de détails, Richard expliqua à tous que ces nouveaux arrivés venaient de lui sauver la vie et que tous devraient les accueillir comme leurs égaux.

--Guillaume de Jarret, que voici, sera toujours mon débiteur, car il m'a sauvé la vie par deux fois. Il sera un chevalier de grand mérite, j'en suis certain. Au fait, saviez-vous qu'il est mon cousin éloigné? Il descend lui aussi de Guillaume le Conquérant!

On entendit un murmure de surprise et de joie émanant du fond de la salle. Un missel posé sur sa table, un grand et robuste chevalier, avec une bouche très large et des lèvres volumineuses, fit pencher sa tête de chaque côté, puis se leva en portant bien haut son verre et lança:

-- "À la santé de Richard et de son cousin, puissent-ils nous préserver de nos ennemis du Levant." Le baron Manuel de Montplessis pencha sa tête vers le devant, comme en position de prière, et demeura ainsi quelques instants, puis bascula vers son siège en souriant béatement. Il était ivre mort!

* * *

Trois jours plus tard, par un matin assez frais, le jeune chevalier de Jarret commençait son long apprentissage du métier de protecteur de la veuve, de l'orphelin et, surtout, de la chrétienté et de son suzerain.

Guillaume arriva de bon matin dans la clairière derrière la maison-forte de De Car. Dans ce pré entouré d'ormes majestueux et rapprochés, on retrouvait une petite cabane de pierres grises collée à la maison-forte, des gradins, une écurie et un immense champ de pratique où le sang versé par les soldats qui s'entraînaient ne réussissait pas à faire disparaître la couleur verte de l'herbe. Quand notre ami fit acte de présence, Robert De Car terminait son inspection des instruments de combat avec lesquels le jeune homme pourrait démontrer sa force et son courage. Allongés le long d'un muret, les instruments de guerre comprenaient un ensemble de lances et d'épées à la lame usée pour protéger les recrues, des casse-têtes et autres marteaux, quelques écus travaillés par des coups répétés. Quelques poteaux solidement plantés dans le sol, certains portant un croisillon représentant les bras de l'ennemi, attendaient patiemment les chocs que leur feraient subir les fiers combattants. Au milieu du champ, il y avait encore un vieux chêne dont le tronc portait une énorme branche à laquelle était suspendu un mannequin, silhouette noire portant une lance meurtrière toujours pointée selon l'axe du sentier suivi par les chevaliers au galop.

Robert invita Guillaume à visiter cet atelier à ciel ouvert, puis lui fit le baratin sans doute réservé aux recrues, en attendant que les autres troufions arrivent à leur tour.

"Mon cher Guillaume, voici notre cour d'entraînement. C'est dans ce jardin que fleurira ta force et ton courage. Ne vois pas en ces silhouettes des amis qui veulent t'aider, mais l'ombre d'ennemis que tu devras pourfendre plus tard. Ne les épargne jamais quand tu leur donneras des coups de rapière ou de casse-tête car notre ennemi, celui de chair, d'os et de cuir, n'aura pas la moindre pitié."

Pendant ce discours, les premiers paladins avaient fait leur apparition et, se choisissant des armes, commençaient leur fougueux exercice.


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