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Chapitre 5: La prise de Jérusalem

Richard Coeur-de-Lion venait parfois le voir et assistait de loin aux simulacres de combats. Il s'occupa aussi de lui fournir une solde pour que l'ancien braconnier retrouve l'éclat de sa noblesse ancestrale, mais aussi pour qu'il se munisse du meilleur équipement de combat comme un bon cheval ou une solide cotte de maille.

Guillaume recevait aussi un second visiteur de façon régulière. Pendant que les soldats se reposaient, Camel s'approchait et, utilisant d'abord le sol sablonneux de l'arène de pratique, puis du papier parchemin, enseigna cet art magique qu'est l'écriture. Selon la mode de l'époque, Guillaume apprenait peu à peu à dessiner de beaux caractères en écriture caroline. On pourrait croire que l'époque de Charlemagne était un temps de barbarie et que les pays francs se sont civilisés vers la fin du Moyen-Âge. Pourtant, la forme des lettres utilisées pour écrire témoigne d'un ordre inverse des choses. L'écriture caroline, nommée d'après Charlemagne, comporte des caractères très bien formés, comme des lettres détachées. Elle sera remplacée à partir du XIIIe siècle et de façon progressive, par une écriture cursive, de plus en plus difficile à lire, comme si on voulait répandre la civilisation en tentant de raffiner des barbares et que ceux-ci, devenus notaires, voulaient conserver une écriture illisible pour témoigner de leur passé. Si la Renaissance semble marquer le retour de la culture romaine et de son raffinement, les témoignages écrits ne sont souvent point le meilleur exemple de ce raffinement. Mais, revenons à nos héros.

Guillaume s'appliquait à dessiner des lettres, de plus en plus souvent, et Camel l'incita grandement à pratiquer chaque jour son écriture tout en lui présentant le français parlé à la cour ou par la noblesse et ce concept, nouveau pour lui, que l'on appelle la grammaire. À cette fin, lui proposa-t-il, Guillaume devrait retranscrire les menus événements de sa vie. C'est donc à l'ensemble des leçons de pratique de cette élève que nous devons cette histoire à laquelle nous n'avons fait que moderniser les expressions en les complétant d'informations notées par les historiens de l'époque.

En plus de l'écriture, Camel enseignait aussi les rudiments des langues sarrasines, en particulier de l'arabe. "La Terre Sainte", disait-il, "sera reconquise par les Sarrasins car les Francs, nos Chrétiens en Palestine, se battent entre eux autant qu'ils combattent l'adversaire."

Notre ami n'avait guère de temps pour la solitude car une autre présence se faisait sentir de façon encore plus fréquente. Toutes les nuits, sa dulcinée le visitait dans ses rêves. Il la voyait refaire ces petits gestes quotidiens, depuis sa prière, tôt le matin, puis son service à la cuisine de l'auberge de ses parents, et enfin de menus travaux d'aiguille. Malgré son jeune âge, il ne la sentait jamais tenant une poupée. Elle semblait plutôt passer ses heures de loisir en prière, comme si elle savait déjà le terrible destin qui l'attendait.

En juillet 1187, une grande tristesse s'empara de notre ami. Sans qu'il comprenne pourquoi, il vit la dame de ses nuits crier et gémir, puis, pendant plusieurs semaines, elle disparût de ses rêves. Cela se passa à l'époque où Guillaume commençait à manier la plume et la palabre avec assez de sophistication pour exprimer ses émotions. Les passages remplis de supplications et d'appels de détresse étaient si nombreux qu'on croyait parfois distinguer la chute d'une larme venue détremper l'encre encore humide.

Ce fut à cette époque qu'il apprît la prise de Jérusalem par le Sultan kurde Saladin. Il était au château d'Angers quand la nouvelle arriva en Anjou. Richard, qui était souvent en guerre avec son père, ne venait que rarement à Angers. Il organisait la mise au pas des rebelles, allait punir un baron désobéissant, puis repartait vers l'Aquitaine ou la Normandie. C'est donc au cours d'une de ses rares visites que tous ensemble, les chevaliers apprirent la triste nouvelle. Le Seigneur de Tours, un des rares survivants de la bataille d'Hattim, avait assisté impuissant au massacre de l'armée franque. Abandonné dans le champ de bataille parmi les morts, il ne devait sa survie qu'à une infirmité: il avait perdu sa jambe droite durant sa jeunesse. Quand les Arabes voulurent tuer les rares survivants, ils crurent voir un corps mutilé et déjà mort, mais ce n'était que sa jambe de bois qui était brisée. L'armée se retira pour aller attaquer les autres forteresses maintenant presque sans défenseurs, et l'heureux seigneur en profita, ayant repris sa pleine connaissance, pour déguerpir. Il réussit à trouver un cheval et fuit vers Tyr et la côte, alors que la puissante armée musulmane nettoyait la région plus au sud.

Le Tourangeau ne cessait de raconter la débâcle de l'armée franque. Ouvrons donc une parenthèse historique sur cette triste histoire. Renaud de Chatillon, chevalier devenu bandit, harcelait souvent les Sarrasins, même lorsque ceux-ci traversaient des régions neutres en vertu des ententes qui se signaient parfois entre les deux camps. Un jour, il attaqua une caravane de riches Musulmans se rendant en pélerinage à La Mecque. Crime odieux qui privait de leur entrée au ciel les cousins de puissants seigneurs guerriers, cet acte fut la goutte qui, débordant du vase de la haine vouée aux Infidèles, tomba sur le ciment qui allait rallier ensemble les chefs des plus puissantes armées arabes et kurdes du moment. C'était l'étincelle qui faisait éclater avec le plus de violence de toutes les croisades la puissance que le Croissant de Mahomet pouvait réunir.

Pendant ce temps, Renaud de Chatillon utilisait toute son influence auprès du Roi de Jérusalem pour préparer une grande expédition dans la région afin de la nettoyer des Sarrasins qui l'empestaient. Il prit comme exemple son attaque d'une caravane désarmée, mais dans son appétit d'un butin encore plus important, il en fit une armée affaiblie par la présence éclatante du Dieu des Chrétiens. Le Roi était un être bien faible en comparaison avec ses ancêtres qui avaient conquis Jérusalem. Il se plia donc aux suppliques de Chatillon et réunit toute son armée dans une folle excursion punitive vers des ennemis imaginaires, laissant Jérusalem presque sans armes.

L'armée franque prit alors un départ frénétique sous la conduite de l'insolent Renaud, malgré la réticence de conseillers plus sages. Ce que les chefs ignoraient, c'est que l'armée musulmane s'élançait de façon aussi fiévreuse, mais avec un sentiment mieux partagé et plus sincère de vengeance. La première armée partait avec un faux sentiment de puissance en sous-estimant l'adversaire et avec un minimum de protection. L'adversaire s'élançait en furie, en choisissant les sentiers les mieux protégés et espérant une rencontre dont le choc ébranlerait toute la Palestine.


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