Table des matières

Le combat eut lieu à Hattim, dans une vallée où les Francs s'aventurèrent sans envoyer d'éclaireurs. Coincés dans un véritable bassin qui allait se remplir de leur sang dans les heures suivantes, les Européens ne comprirent la situation qu'en entendant le nom d'Allah poussé par l'armée arabe dont les rapides chevaux surmontés de cavaliers qui faisaient tourniquer leurs sabres sans la moindre pitié. Le Croissant frappa si durement que presque tous les soldats ennemis furent tués ou capturés, même le Roi de Jérusalem, que le puissant Sultan Saladin libéra presque par la politesse que les rois se doivent entre eux. Renaud de Chatillon fut cueilli en même temps et suivit le Roi en cette journée si sombre. Il eût à peine le temps de demander le même traitement que son Roi, sous prétexte qu'il était aussi un grand Seigneur, que sa tête tomba. La Justice venait de réagir et, quand on étudie l'implication de Chatillon dans la bataille d'Hattim, on ne peut que donner raison à cette Justice, froide, mais ô combien efficace et équitable.

Revenons maintenant au récit légué par Guillaume de Jarret.

Même si elle quitta ses rêves au moment où Jérusalem tombait, la dame de ses pensées l'accompagnait toujours. La journée avant l'arrivée du Tourangeau, un grand tournoi avait eu lieu à Angers. Guillaume était du côté des vainqueurs et selon la coutume, il devait remettre une partie de la récompense à la dame de ses pensées. Les Angevines sont fort jolies, il faut l'admettre. La plus belle d'entre elles ne cessa de le regarder durant tout le tournoi. Alors que ses amis l'invitaient à déposer à ses pieds le trésor reçu, il s'y refusa sans accepter de contestation. La dame de ses pensées n'était point présente et il estimait qu'il la trahirait s'il allait partager sa joie avec une autre. On l'accusa d'être de mauvaise compagnie, mais notre ami ne changea point sa décision.

Il était donc l'objet des plus vives moqueries quand le Tourangeau arriva. Quand il entra dans la salle de fêtes, il rechercha Richard des yeux et vint aussitôt parler devant lui.

--Seigneur, il faut appeler une nouvelle Croisade: Jérusalem vient de tomber.

La nouvelle frappa si brusquement l'assemblée que le silence se fit instantanément. La fête se tut et Richard se leva pour discourir.

--Mes amis, c'est une triste nouvelle qui nous arrive aujourd'hui. Je fais le serment de me joindre à la prochaine Croisade. Je m'engage également à faire la paix avec mon père Henri II d'Angleterre, afin que tous ensemble nous allions en Terre Sainte délivrer à nouveau le tombeau de Notre Seigneur.

Le Prince avait parlé. La Troisième Croisade allait bientôt s'organiser et le chevalier Guillaume de Jarret allait y participer.

* * *

"En febreri 1189, li gente chevalerie cumencet a apareillez de bataille, un anz depues ki jo fue vassal de Ricarde et jo le poet ben osteiter cun lances et espee et escriter. Roberto De Caro tendrat mes histoir des l'ure que nez fui por mes filz et les filz de mes filz".

En février 1189, l'armée des Chevaliers commençait à se préparer pour les batailles de la troisième Croisade. Guillaume était devenu un des chevaliers de Richard l'année précédente. Il avait bien appris à se battre à la lance et à l'épée et à écrire comme en témoigne l'écriture si belle de son manuscrit. À ce moment, il donna ce document, racontant l'histoire de sa vie depuis sa naissance, à Robert De Car pour que celui-ci le transmette à ses descendants.

Ces documents reposèrent dans les coffres du baron jusqu'à ce que je les découvre pour les révéler à ses descendants

* * *

C'est ainsi que se terminait le premier manuscrit. Quelle ne fut pas ma joie de le découvrir par le plus grand des hasards dans les archives d'Anjou. J'avais entrepris une correspondance avec un généalogiste français qui travaillait par hasard sur ces archives et procédait à leur classement. Ensemble, nous mettions au point un logiciel de base de données afin de faciliter l'accès des documents à tous. Suprême coïncidence, un des premiers documents classés fut justement ce manuscrit. Il attira notre attention simplement parce qu'il n'appartenait à aucune catégorie prévue, n'étant ni un acte d'église, ni un document notarié. Il y avait, heureusement, d'autres documents et je pus continuer à lire cette histoire.


Chapitre suivant