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Chapitre 6: Voyage vers la Terre Sainte

Lors de la troisième Croisade, l'Anjou était sous la suzeraineté du nouveau roi d'Angleterre, Richard Coeur de Lion, tout comme l'Aquitaine et la Normandie. Pendant que les forces françaises se dirigeaient depuis Paris vers Gênes, les armées angevines marchaient vers Marseille pour y attendre la flotte anglaise. Les soldats de l'empire germanique, comme je devais l'apprendre plus tard, se rendaient à pied en passant par Byzance.

La veille de notre départ d'Angers, Éon est venu me rendre visite. Chose étrange, il me parût être plus grand que lors de ses visites précédentes.

--Bonjour Guillaume, me dit-il en arrivant. Tu pars maintenant pour la Terre Sainte. Tu auras, durant ton voyage, l'occasion de voir se réaliser les trois prédictions que je t'avais faites quand nous nous sommes connus. Je peux maintenant t'en informer: tu rempliras aussi une tâche spéciale et tu sauveras des milliers de vies humaines. Tu ne connaîtras point la gloire, mais tu as une grande âme et ceux qui ont une grande âme n'ont pas besoin de gloriole. Par contre, tu laisseras la vie dernière toi et tu auras une descendance bien nombreuse.

--Mais, la troisième prédiction me disait...

--Tu dois savoir, je croyais te l'avoir enseigné, que souvent les gestes ne ressemblent pas à leur signification. Tu verras et tu ne trahiras pas ton âme, mais ce qui doit arriver, arrivera. Lorsque tu seras près d'Acre, tu dois te rendre en éclaireur près de Jérusalem. La ville a été épargnée et ses lieux saints préservés. Tu pourras même la visiter. Mais, en même temps, et mes pensées seront là pour te guider, tu devras défendre la vie de milliers d'hommes et de femmes en prêchant la paix. Tu n'es point un prêtre, mais tu devras inviter tout le monde à se réconcilier. Nous sommes arrivés à une époque difficile.

Des centaines de milliers de personnes sont mortes dans les Croisades, parfois à cause de l'orgueil ou de la méchanceté d'une seule personne qui aurait pu agir en Chrétien au lieu de prétendre agir au nom des Chrétiens. Jérusalem est aux mains des Sarrasins à cause de l'orgueilleux Renaud de Chatillon et de l'imbécile Guy de Lusignan. À cause de ces deux hommes, des milliers d'hommes sont morts en vain. Si tu ne fais rien, si tu te tais, des centaines de milliers d'autres mourront. Les Francs ne doivent pas reprendre Jérusalem et les Sarrasins ne doivent pas envahir l'Europe. Seule la Paix limitera les pertes en vies humaines. Ton Seigneur et ton Dieu t'a dit d'aimer ton prochain comme toi-même. Tu dois aimer les Musulmans autant que les Chrétiens, c'est le Dieu des Chrétiens, ton Dieu, qui le commande.

Éon blasphémait parfois, selon ce que les curés en disaient. Ce jour-là, par ces paroles, en parlant comme seul un prêtre en a le droit, il aurait été excommunié sur l'heure s'il avait été chrétien. Mais, il avait aussi une grande science, plus grande que celle des curés même en ce qui concernait Dieu. S'il m'ordonnait de chanter la Paix et l'Amour, alors je le ferais.

* * *

À Marseille, l'attente se faisait longue. Il y avait quelques joutes pour garder la forme, mais l'ennui était là. L'un des chevaliers nous proposa alors de rejoindre les troupes françaises pour la durée du voyage. D'autres troupes arrivaient justement et nous leur offrîmes notre place pendant que nous nous dirigions vers Gênes. Nous étions alors dix chevaliers partis sous la direction de Robert De Car. Ce dernier se révéla baladin et durant notre voyage nous chanta quelques mélodies, histoire de chasser l'ennui. Ses chansons grivoises nous réconfortaient. L'une d'entre elles, surtout, parlaient de rêves. Cette balade disait:

"C'est une demoiselle, comme une hirondelle,

Qui voyage au loin, si loin de chez elle,

Elle est parti, enlevée par les Mauresques.

Nous la recherchons, la trouvons presque.

Sans nous, qui prendrait bien soin d'elle,

De cette hirondelle, de cette demoiselle.

Qui la ramènera à la maison ce soir,

Et qui pour cela se couvrira de gloire,

Pour cette gente dame de mes rêves,

Il n'y aura plus jamais de trêve."

Nous allions alors de village en village en traversant la Provence. Les chemins le long de la Méditerranée ne suivent pas toujours le rivage. Il fallait même parfois faire un grand détour. Chaque indication nous était donc salutaire. C'est pourquoi, quand nous avons perçu le cri d'un cavalier qui s'approchait au moment où Robert finissait sa ritournelle, nous l'avons attendu avec confiance. C'était un troubadour, vêtu d'un pantalon beige et d'une chemise couleur d'or, et porteur d'un instrument de musique qu'il nous présenta comme une lyre. Il demanda simplement à se joindre à nous et à nous escorter. Curieusement, il ne nous parlait pas en occitan comme les habitants de la région que nous croisions, mais plutôt notre français. Il raconta qu'il avait jadis chanté dans la cour du Roi de France et qu'il y avait appris le français d'oïl. Il connaissait bien la contrée et nous demanda simplement de parler de nos exploits pour qu'il en fasse des chansons. Les récits sont très populaires auprès des courtisans, nous disait-il, et il en était souvent récompensé. Nous l'acceptâmes donc parmi notre troupe.

L'après-midi après son arrivée, nous arrivions dans une région désolé, comme si un grand feu l'avait détruite. Il nous en raconta la tragédie.

"Cette région est appelée la Lande. C'était une terre fertile pour l'herbe où les chevaux pouvaient courir en liberté. Il y avait plusieurs arbres pour qu'ils se mettent à l'ombre. Quelques fermes prospéraient dans le pays et les habitants vivaient heureux.


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