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Par un soir d'été, profitant d'une nuit sans lune, une bande de pirates sarrasins avait débarqué sur la côte. Le littoral de la région est inhabité et les premiers villages sont ceux de la lande à une demi-lieue de la mer. Ces corsaires, qui devaient ignorer la géographie des lieux, se sont déplacés jusqu'à la lande et ont pénétré dans une première ferme, puis une deuxième où ils avaient massacré les habitants dans leur sommeil. Ils avaient été repérés et des combats eurent lieu alors qu'ils s'attaquaient à la troisième ferme. La famille de cette ferme était formée de gens particulièrement religieux, surtout la fille qui était une mystique, presqu'une sainte. Les bandits, se voyant attaquer, prirent cette famille en otage. Une bien triste affaire. Pour bien montrer qu'ils pouvaient se venger, les pirates mirent à feu tout le pays, incendiant les chaumières du pays. Comme juillet était assez sec cette année-là et que notre défense était très peu organisée, les résultats furent terribles. Le pays est dévasté. Puis, quand la bande retourna à la mer, elle abandonna les corps de ses otages. Seule la fille a été enlevée. Peut-être est-elle restée en prière et a-t-elle ainsi atteint le coeur de ses tourmenteurs?

Les bandits ne sont jamais revenus, heureusement. Mais leurs ravages ne sont pas encore réparés. Le sol n'a pas recommencé à produire tellement le drame est encore récent. Et puis, les maisons qui n'ont pas été touchées sont désertes tant leurs habitants sont effrayés par ce qu'ils ont vécu ce soir-là."

Le troubadour se tut et essuya une larme. Les gens de la deuxième maison étaient ses cousins. Nous le consolèrent en disant que nous allions combattre en Terre Sainte contre ces misérables. Nous avions tous fière allure et notre nouvel ami se mit à composer une chanson.

Ils sont venus par une nuit d'encre,
Ces pirates qui chez nous jetèrent l'ancre.
Nos gens ils étaient venu chasser,
Nos maisons ces dragons avaient incendiées
Et la plus belle, et la plus sainte,
Après avoir, sa famille, éteinte,
L'emportèrent au-delà de la mer,
Sur leurs bateaux aux voiles amères.
Mais, les preux chevaliers du septrion,
Venus d'Anjou en un fier bataillon,
Promirent sans attendre de venger
Et de vaincre tous les dangers
Pour honorer la triste mémoire
De cette terre maintenant tout noire.

Son instrument était triste, sa voix lente et froide. Les notes tombaient comme des fruits trop mûrs et qui abandonnent l'arbre quand plus personne n'est là pour les cueillir. Il chanta encore une fois le couplet, mais dans la langue occitane. Était-ce le soleil du midi qui lui donnait un air différent? Était-ce la vengeance consommée d'avance qui s'ajoutait à sa rengaine? Il semblait plus heureux.

Le troubadour nous accompagna encore quelque temps, jusqu'à ce que nous quittions la Provence.

Encore quelques lieues et nous vîmes la colonne française. L'ost était là, si grand, si noble, si puissant. À sa tête, sur un beau cheval blanc, s'avançait le Roi de France Philippe Auguste. Ses plus grands barons le suivaient formant sa garde personnelle. Venaient alors des troupes de chevaliers de toutes les provinces françaises, sauf celles sous la suzeraineté de l'Angleterre. Il y avait aussi des chevaliers du Dauphiné et nous nous joignîmes à eux. Tous étaient croisés, portant la croix au-dessus de leur blason. Derrière les chevaliers venaient les fantassins et plus loin, le peuple qui se joignait à cette armée. Tout ce monde paraissait curieusement silencieux, comme si le simple fait de marcher tous ensemble devait se faire dans un recueillement religieux. Dans la foule, on reconnaissait d'ailleurs les robes brunes de moines mendiants et noires des prêtres qui invitaient les uns à s'abandonner à Dieu, les autres à s'abandonner à l'Église. La colonne devait avoir un quart de lieue de long et je me demandais si tous pourraient s'embarquer.

La foule atteignit bientôt Gênes. Les marchands génois prêtaient quelques nefs aux pèlerins que nous étions tous. Dans le port de la cité, la foule citadine nous saluait et nous encourageait. Notre petite troupe fut invitée à partager un de ces navires. Quand je montai à bord, je ressentis toutefois une certaine retenue. Nous étions tous croisés, mais avec mes amis, j'étais un croisé anglais même si les Angevins avaient été français un siècle plus tôt. J'espérais que le malheur annoncé ne serait pas de voir les armées française et anglaise se battre sous l'oeil amusé des Musulmans. Ce serait un véritable désastre.

Je me rappelais alors la première vision qu'Éon m'avait montrée et me sentait abandonné loin de la puissance de son esprit. Le poids des regards tout autour de moi me semblait bien hostile pour celui venant d'alliés. Il est vrai que la France et l'Angleterre avaient accepté de faire une trêve pour délivrer le tombeau du Christ. Nous avions quitté le corps d'une armée pour naviguer sur le navire de l'ancien ennemi.

Le soir même, notre bateau quittait le port pour s'arrêter en rade au large de la ville. Il fallait laisser les autres nefs se remplir pour que l'escadre entière parte comme un immense poing allant frapper de plein fouet l'ennemi sarrasin.

Le vent se leva brusquement, un de ces vents d'automne aussi fort que bref. L'ancre jetée transformait notre navire en un jouet pour la mer qui se jetait sur le pont à pleines vagues. Dans la cale, les chevaux commençaient à ruer, certains au risque de blessures fatales. La quille de bois qu'était notre navire se mit à rouler et plusieurs crièrent d'abandonner le vaisseau de crainte de chavirer. Mais, alors une voix s'éleva. Un moine prêcheur, monté dans les cordages, se mit à apostropher la foule:

--Pourquoi craignez-vous la mer, vous que la Foi en votre Seigneur mènera de par les eaux et le désert vers la Terre Bénie où naquit notre Seigneur? Comment pouvez-vous pleurez comme des Madeleine alors que des périls bien plus grands vous attendent outre-mer? Priez, mes frères, priez et accrochez-vous bien.

Tous s'agenouillèrent et firent le signe de la croix. Comme par magie, la tempête se calma aussi vite qu'elle était montée. Le prêtre disparut dans la foule, mais je crûs reconnaître en lui Camel. Était-ce une apparition ou bien venait-il pour me guider dans cette mission dont j'ignorais tout, pour laquelle je ne m'étais même pas engagé, mais qui semblait mienne de plus en plus?


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