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Chapitre 7: St-Jean d'Acre

La moitié d'une année s'écoula encore avant que nous arrivâmes à St-Jean d'Acre. Curieusement, je ne revis ni Camel, ni le prêtre sous lequel il semblait se cacher. Entre-temps, nous avions passé tout l'hiver en Sicile. Il y a avait eu quelques escarmouches entre les troupes anglaises et françaises et notre petite troupe décida d'agir en otages de l'unité chrétienne en embarquant de nouveau sur un vaisseau français. C'est pourquoi nous atteignîmes Acre en avril 1191, deux mois avant Richard Coeur de Lion. Nous proposâmes immédiatement d'établir le camp anglais tout à côté du camp français. De cette façon, notre solidarité n'en serait que plus grande. Je me voyais déjà menant les troupes à la victoire, devenu un grand général malgré mon passé humble et obscur. L'état-major français rejeta l'idée, préférant attendre l'arrivée du gros des troupes afin de ne pas nuire aux relations tendues entre les alliés de foi. D'ailleurs, en Terre Sainte, ce n'était pas l'armée française d'un côté, anglaise de l'autre, ni encore allemande (qui d'ailleurs avait été presque décimée avant notre arrivée), mais simplement l'armée franque.

Les premières semaines furent pénibles. Parmi les troupes françaises, certains étaient malades la moitié du temps même si les créoles de deuxième ou troisième génération, maintenant habitués au climat, semblaient se moquer de nous en affichant un teint frais. Les Sarrasins, dirigés par le Sultan Saladin, en plus de détenir la ville, avaient un camp à l'extérieur et nous harcelaient sans cesse. Quand ils le pouvaient, ils asséchaient ou empoisonnaient nos puits.

Ce fut donc un soulagement quand les voiles anglaises arrivèrent en juin. Le camp fut rapidement établi et nous pûmes aller aux nouvelles. Jeté sur le rivage par la tempête au large de Chypre, Richard en avait fait la conquête. Fort de cette première victoire, il venait continuer son oeuvre. Et c'est ainsi qu'un mois plus tard, les troupes franques entraient dans St-Jean d'Acre. Il y eut des négociations à propos de la garnison musulmane, puis Richard prit une décision qui me fit vomir et faillit me jeter dans le camp adverse: il fit égorger les 3 000 soldats ennemis qui avaient été faits prisonniers avec la ville.

J'avais vécu la guerre depuis trois mois et le geste m'atteignit pourtant au plus profond de mon âme. Je me rappelais les enseignements d'Éon: Jésus fit profession d'Amour; il ne faut pas tuer en son Nom. Étant considéré comme intime de Richard Coeur-de-Lion, je me sentais associé à cette tuerie vaine dans mon esprit. Il me fallait faire pénitence immédiatement et je me retirai toute une nuit à l'extérieur de la ville, avec l'armée franque d'un côté et l'inconnu de l'autre.

La nuit était sombre, sans lune, glaciale même si nous crevions de chaleur durant le jour. Ce n'étaient pas les fièvres qui atteignaient tant des nôtres, mais simplement le climat pénible sous lequel, pourtant, le christianisme naquit. Dans la noirceur à laquelle mes yeux s'habituaient rapidement, je perçus vers minuit une flamme au milieu de désert. Intrigué, je m'avançai lentement pour découvrir Camel, assis sur une pierre. Il m'attendait et m'offrit un peu de réconfort. Il était assis à côté de son père et nous passâmes une partie de la nuit à discuter de la tristesse de la guerre, de sa vanité et de son horreur.

Au matin, quand le soleil lança son premier rayon depuis l'intérieur des terres, Éon décida enfin de m'expliquer quelle mission il voulait me confier.

--Guillaume, me dit-il, tu vas te rendre à Jérusalem pour y faire pénitence au nom de l'armée franque et demander qu'une trêve ait lieu. Il y a maintenant quatre ans que le désastre d'Hattim est arrivé. Il est le triste résultat de l'égoïsme de Renaud de Chatillon, un véritable bandit même s'il se disait chrétien et de l'ignorance de Guy de Lusignan dont le manque de jugement redonna Jérusalem aux Sarrasins. Ce furent quatre années de victoires pour le grand Saladin et de défaites pour les Francs jusqu'à ce qu'un grand général vienne faire virer le vent de la victoire. Richard sera la puissance qui écrasera Saladin. Richard est dans la force de l'âge et Saladin est déjà vieux et usé.

--Mais, sire Éon, je ne pourrai jamais pénétrer dans Jérusalem. Je suis Chrétien, je porte la croix, et puis, je ne parle point leur langue. Tu m'as montré des choses incroyables, mais point comment apprendre les langues inconnues. Je ne parle qu'une langue, le français, comme tous les Normands dont je descends, comme la chevalerie anglaise, comme la populace française et angevine.

--Pourquoi te faut-il parler, mon ami? Le chemin s'ouvrira sous tes pas. Laisse ton destin te guider.

Sa sagesse m'avait toujours mené à bon port et je m'inclinai. Il me fallait maintenant demander à Richard la permission de me rendre à Jérusalem. Sa permission m'était requise car autrement, je devenais un traître qui passait au camp ennemi, même si je me rendais jusqu'au tombeau du Christ pour y prier.

Je me présentai donc à Richard. Celui-ci était dans ses appartements et tournait en rond en marmonnant. Il me raconta la situation. Le Roi reconnu de Jérusalem est Guy de Lusignan, mais le meilleur général franc est Conrad de Montferrat, le seigneur de Tyr. Philippe de France et la noblesse franque font de Guy le bouc émissaire de la défaite de Hattin. Guy est roi de par sa femme défunte, Sybille de Jérusalem. Les barons ont répondu en faisant de Conrad le mari d'Isabelle, la soeur de Sybille.

--Si je laisse ce Conrad devenir le Roi, mes barons feront de même en m'élisant un successeur de mon vivant. J'ai passé la première partie de ma vie à me défendre contre mon père et mes frères. Je ne peux pas permettre que l'on s'amuse à changer les Rois au gré du vent, sinon je passerai la fin de ma vie à me battre contre mes barons et à reconstruire ma monarchie comme mes pères l'ont fait avant moi.

--Pourquoi ne pas laisser Conrad succéder à Guy, Sire? Guy est devenu Roi en épousant Sybille; celle-ci morte, ce n'est pas le Roi en place, mais son successeur, qui sera nommé par les barons. Après tout, n'est-ce pas les barons qui choisissent déjà le nouveau roi en élisant le mari quand feu le roi n'a laissé que des filles?


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