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Mon don de la diplomatie m'intriguait à chaque fois qu'il s'affichait, tellement que j'en venais à penser que c'était plutôt Éon que moi qui parlait ainsi. Richard me regarda, prit un air pensif, et m'approuva aussitôt. Peu importe d'où venait l'idée, elle était bonne et Richard sortit aussitôt pour rassembler son état-major et proposer un compromis. La partie fut probablement serrée et Richard ne rentra que deux jours plus tard, les traits fatigués. Il tomba malade aussitôt, victime de la fièvre durant quelques jours. Saladin, qui était aussi roi que Richard, mais pour un autre pays, lui offrit de la neige et des fruits comme il l'avait fait une première fois, quand le roi d'Angleterre était tombé malade en débarquant à Acre. Le cadeau tout de douceur allégea la douleur du monarque et celui-ci retrouva la santé après quelques jours. Entre-temps, je lui parlai de mon projet de pèlerinage à Jérusalem même.

--Mon ami, ce que tu proposes là est bien impossible. Je t'accorde tous les passeports que tu peux demander en souvenir de ton aide importante, mais je ne peux que prier pour que tu changes d'avis.

--Hélas, Sire, il me faut demander pardon pour toute l'armée franque, et ceci sous le témoignage de l'armée infidèle. Il me faut laver en votre nom cette exécution de la garnison et surtout le faire avec votre bénédiction. Ce sera encore plus louable que si mon épée se joint aux cent milles autres de la puissante armée franque.

--Et bien, il en sera ainsi. Je n'ai point eu le choix que de me débarrasser de ces soldats, mais si tu fais ce pèlerinage en mon nom, mes ennemis devront bien me pardonner. Je te donnerai le meilleur compagnon d'armes que tu puisses avoir, ton ami Robert De Car.

J'avais traversé la Méditerranée avec Robert, j'avais combattu sous les murs de St-Jean d'Acre avec lui. Ce serait maintenant en sa compagnie que j'atteindrais Jérusalem. Je saluai le roi et me mis à la recherche de mon compagnon. La ville d'Acre avait été divisée en deux parties; l'une, habitées par les Francs nés en Palestine, les Byzantins et les Arméniens, formait le coeur commercial de la ville; l'autre, autour de la garnison, regroupait les armées anglaise et française. Outre le camp de tentes, on y trouvait moitié dans la forteresse, moitié dans le village de toile, les maisons des ribaudes, ces femmes qui suivaient l'armée pour faire oublier aux hommes mariés leurs femmes quand ils les avaient laissées en Europe, pour faire oublier aux célibataires qu'ils n'étaient pas mariés, ou même pour accommoder les hommes qui avaient amené leur famille mais pas leur maîtresse. Je savais que Robert avait l'habitude de séjourner dans ce quartier, surtout qu'il avait voulu m'y entraîner. Mais, à chaque fois, je refusais tellement le souvenir de celle que je n'avais encore jamais vue était toujours si présent dans ma mémoire.

Je me dirigeai donc vers la ville ribaude hors les murs. Il fallait traverser un marché public. Chose surprenante, dans ce marché, on y parlait une grande variété de langues, y compris la langue sarrasine. Il arrivait parfois que les populations civiles s'entendaient à merveille même si les armées venaient de s'entre-déchirer. Dans la foule, une vision faillit me paralyser. Je ne l'avais point vu depuis ma première rencontre avec Richard Coeur de Lion, mais sa forte taille me le fit remarquer tout de suite et son visage vil me revint en mémoire immédiatement. Le sieur d'Oreiller, celui-là même qui avait tendu le piège dont j'avais sauvé Richard, était là, de l'autre côté de la place. Je gardai une certaine distance et me mis à l'observer. Il semblait en plein marchandage avec un vendeur de fruits à l'allure bien sarrasine. Caché derrière une toile, je réussis à m'approcher et entendis leur conversation qui, nouveau choc, avait lieu en arabe. Avions-nous de nouveau un traître dans nos murs? Le bandit quitta bientôt le fruitier et disparût dans une sombre ruelle.

Cela me prit plusieurs minutes avant de retrouver mes sens. Que venait-il faire ici? Et était-il accompagné de Lugerion? Je me précipitai vers la chambre de Robert et, sans m'occuper de la femme avec laquelle il se trouvait, je lui expliquai rapidement la situation: le sieur d'Oreiller est de retour. Il remercia la femme, la paya pour ses services, et referma son armure pour me suivre. Je n'avais moi-même qu'une cotte de maille comme armure et jouissais donc d'une plus grande souplesse. Malgré la présence des soldats, les armures étaient remarquées dans cette partie de la ville. Je lui demandai donc de me suivre à distance.

La ruelle qu'avait suivie d'Oreiller donnait sur de nombreuses portes qui étaient toutes barrées, sauf la cinquième. Je jetai un coup d'oeil à l'intérieur. Il y avait là une femme qui devait bien avoir quarante ou cinquante ans. Elle avait la peau basanée par le climat, des cheveux noirs assez courts comme la plupart des ribaudes. Sans doute fort charmante à défaut d'être la plus jolie dans sa jeunesse, je ne pouvais m'empêcher d'y voir une ressemblance de caractère avec d'Oreiller dont elle partageait le regard perfide. Elle semblait endormie sur un lit, quand je pénétrai dans la pièce, aussi je n'y prêtai pas davantage attention. Il y avait une autre porte au fond et je m'y approchai. Il y avait là quelques arabes et le sieur d'Oreiller, assis autour d'une table sur laquelle une carte était étendue. J'allais me retirer pour aller chercher du renfort quand la femme se précipita sur moi avec un couteau. De Car entra dans la maison à ce moment et arrêta son bras. La ribaude donna quand même l'alarme et la bande se précipita par une porte dérobée. Il y avait une pile de caisses près de cette sortie et le dernier des truands la fit tomber pour obstruer le passage. Le temps de se faire une trouée et les hommes avaient définitivement disparu. Quant à la femme, elle n'avait pas attendu les présentations.

Nous allâmes rapporter la situation à Richard pour qu'il prenne ses précautions, puis, montés chacun sur un solide cheval percheron et équipés avec une semaine de provisions, nous quittions la ville pour tenter d'atteindre Jérusalem.


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