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Chapitre 8: Une rencontre dans le désert

Les villes de la Palestine sont concentrées le long de deux axes, soit le long du rivage et suivant le cours du Jourdain. Richard m'avait fait part de son intention de s'occuper d'abord de la côte afin d'avoir plus de points de débarquements. L'armée sarrasine de Saladin devait donc se positionner dans cette même région, ce qui laissait à deux chevaliers isolés une possibilité d'atteindre Jérusalem. Richard s'était confessé suite au massacre de la garnison de St-Jean d'Acre et la nouvelle avait atteint le camp musulman qui, espérions-nous, laissait des pèlerins entrer dans Jérusalem, mais sans leur permettre de le faire en troupes. Porteurs tous deux d'une cotte de maille, mais sans armure et surtout simplement revêtus d'un manteau beige afin de ne pas attirer l'attention, nous étions partis le premier jour de septembre 1191, au milieu de l'après-midi.

Vis-à-vis St-Jean d'Acre se trouvait une vallée qui rejoignait le Jourdain au sud de Tibériade. Le terrain était semi-désertique, mais il y avait plusieurs villes arabes, surtout dans les régions où des creux dans le terrain favorisaient la pousse de jardins. Nous avancions lentement, comme les pèlerins que nous étions. Nous avions un message destiné au sultan Saladin afin d'expliquer que notre mission en était une de prières dans la ville sainte. Durant la première nuit, nous avons continué notre marche. Au loin, nous avons aperçu les lumières de Nazareth, la ville où notre Seigneur passa les trente premières années de sa Sainte vie. Je L'imaginais dans la boutique de menuiserie de son père. Au matin, nous montâmes vers la montagne à la recherche d'une grotte fraîche et surtout hors de vue de l'ennemi. Nous trouvâmes une caverne bien située, près d'une falaise assez escarpée. L'endroit nous cachait bien et la journée fut consacrée à un sommeil bénéfique et bienvenu.

À la fin de l'après-midi, nous nous apprétions à reprendre notre marche. J'avais jeté un coup d'oeil dans les environs pour éviter de mauvaises rencontres, mais durant la journée une petite troupe s'était installée dans la vallée. Il y avait au bas un oasis avec un étang peu profond. Une caravane était arrêtées et une seule tente était montée; la présence de marchands me semblait plus probable que celle d'une troupe d'armée. Robert monta sur un gros bloc de pierre pour observer ce qui se passait. Après quelques minutes, il redescendit me rejoindre.

--Je me suis bien rassasié à Acre, c'est maintenant à ton tour. Installe-toi comme il faut, mon ami Guillaume. Le spectacle est joli.

Je ne compris pas tout de suite ce qu'il voulait dire, mais dès que je fus monté, la justesse de sa parole m'apparut. Près de l'étang, une jeune fille que je devinais nue se baignait dans l'eau. Sur le bord de l'eau, quelques esclaves noires attendaient qu'elle ait terminé sa toilette. C'était peut-être une riche marchande de tissus qui se rendait à Nazareth ou Tibériade et qui profitait d'un dernier moment de repos. Soudain, je poussai un cri et, blanc comme l'immaculée, je glissai vers le sol, du mauvais côté du roc. J'étendis la main par réflexe pour m'accrocher à une saillie dans la pierre et sentis une chaîne dans ma main. C'était un bijou attaché à une ceinture. Ce talisman venait de me sauver la vie. Je réussis à remonter vers mon perchoir et redescendis du bon côté.

Mon compagnon m'accueillit d'un air interrogateur. Pourquoi avais-je crié et qu'est-ce qui m'avait étonné au point que je perde tous mes moyens.

--C'était elle, Robert, c'était elle, j'en suis sûr. Tant qu'elle était dans l'eau, je ne pouvais pas deviner, mais lorsqu'elle sortit. Ce corps si blanc, ces cheveux si noirs, ces traits. C'est la femme de ma vie, Robert, celle que j'ai attendu depuis ma première rencontre avec l'enchanteur Éon. Il ne me fait aucun doute. C'est elle, comme dans la prédiction.

Mon coeur battait d'énervement. Je serrais si solidement le talisman dans la main, tout en parlant, que le sang commençait à couler. C'était un médaillon rond, en bronze, fixé solidement à une ceinture de cuir, comme s'il avait été fait à partir des sangles d'un cheval. Sur le dessus se trouvait une devise en latin qui se traduisait par: "Bonne réputation vaut mieux que ceinture dorée". J'aurais dit: "Une ceinture solide vaut mieux qu'une chute dans un précipice." Je plaçai le médaillon dans mon sac et proposai à mon ami de prolonger notre arrêt. Si la distance était assez faible pour que j'identifie la jeune fille, mon cri pouvait avoir attiré des visiteurs indésirables. Robert retourna au poste d'observation pour me tranquilliser. Il avait vu la fille pénétrer dans la tente, cachée par une serviette tenue par ses esclaves, puis la troupe était repartie. De plus, il y avait un aigle qui survolait la vallée en poussant parfois un cri semblable au mien.

Ma fiancée était trop loin pour que j'aie vu ses traits, mais sa pâleur et sa nudité cadraient bien avec le souvenir que j'en avais. La première vision me revenait aussi nette que dans la forêt de Brocéliande. J'avais nettoyé ma main et regardé de nouveau le talisman. Je m'informai de la direction qu'avait prise la caravane.

--Ils doivent aller vers Beauvoir plutôt que vers Nazareth. Regarde sur cette carte de la région. Ils ont pris la route vers le nord. Tu n'as pas l'idée de les suivre, tout de même?

--Non, répondis-je. Je voulais simplement savoir comment j'appellerais ce talisman. Ils sont allés vers Beauvoir? Alors, je l'appellerai le talisman de Beauvoir.

--Après ce que nous avons vu, tu devrais plutôt l'appelé le talisman de Beau Regard!

--Tu as raison. Espérons que ce Beau Regard nous portera chance de nouveau. Le choc est maintenant passé et je suis prêt à continuer la route.

Nous étions redescendus vers la vallée et lorsque la nuit tomba, un point lumineux dans la direction de Beauvoir semblait marquer le campement de la caravane. Nous cheminâmes à une demi-lieue du Jourdain durant la nuit. Si nous étions capturés, une explication était déjà prête: nous voyagions de nuit parce que les pauvres pèlerins nordiques que nous étions n'avions point l'habitude de la chaleur de la journée. Même si nous étions en septembre et que la chaleur n'était pas celle de l'été, cette réponse paraissait appropriée. Nous avions appris tous les deux quelques mots d'arabe que nous pratiquions tout en avançant doucement. Au matin, nous avions dépassé Naplouse et Jérusalem devait se situer tout près, de l'autre côté des montagnes. En traversant sur l'autre versant, nous allions croisé le chemin des caravanes et ainsi atteindre la ville bénie au cours de la journée.

La suite du voyage ne se déroula pas comme prévu. Une troupe armée nous rencontra et comme nous avions une lettre adressée à Saladin au lieu d'un sauf-conduit, nous devenions des prisonniers. Par chance, nous n'étions pas cachés, ce qui nous sauva du traitement réservé aux espions, soit l'exécution sur le champ. D'un autre côté, l'arabe rudimentaire que nous parlions n'était pas suffisant pour donner une explication compliquée à notre présence. On ne peut pas tout prévoir.

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