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La troupe qui nous avait arrêtés était formée de Kurdes, qui avaient la même nationalité que le sultan Saladin. Je comprenais maintenant pourquoi nous n'avions pas été compris en arabe. À chaque instant, je m'attendais à être exécuté sommairement. La réputation des musulmans était si sanguinaire que nous étions même surpris de la tranquillité de la région. Les combats faisaient rage sur la bande côtière alors que l'intérieur des terres semblait prospérer.

La prison qui nous attendait me surprit tout autant. Après avoir chevauché un certain temps, on m'installa à l'intérieur d'une chaise portée par des chevaux, avec un garde, et on me masqua les yeux. Puis, au lieu d'une oubliette si obscure que ni le jour, ni la nuit n'alternent pour qu'on puisse les compter, je me réveillai seul dans une tente, couché sur un tapis. Il y avait bien sûr de solides gaillards qui m'entouraient avec leur yatagan recourbé, mais il n'y avait pas de murs de roc. De plus, les soldats n'avaient pas d'armure, ou du moins n'en laissaient point paraître. Deux soldats vinrent alors me prendre pour me forcer à les suivre. Assis sur un trône surélevé, un grand seigneur nous attendaient. Il me regarda d'un regard neutre, plutôt curieux que malveillant. Les hommes m'obligèrent à m'incliner devant lui, ce que je fis sans opposer de résistance. Avoir résisté, d'ailleurs, aurait pu être fatal. Je restais la face contre le sol en attendant la suite des événements.

--Bonjour, Maître Pèlerin, me dit une voix que je crus reconnaître comme sarrasine plutôt que franque. Ce devrait être un interprète qui avait appris notre langue.

--Bonjour, Messire. Puis-je me relever? J'aime bien voir qui me parle.

--Vous pouvez vous relever. Qui êtes-vous et que faisiez-vous sur le chemin de Jérusalem? Nous permettons à deux pèlerins isolés et désarmés de pénétrer dans la ville, mais avant, il nous faut savoir si vous êtes dangereux. Surtout, ne mentez pas. Notre bienveillant Sultan sait discerner le mensonge et peut reconnaître au son de votre voix si la perfidie ou l'innoicence se cache dans votre coeur, même s'il ne comprend pas les mots.

J'allais d'étonnement en surprise. Le grand Saladin était devant moi, ou plutôt j'étais devant le sultan qui avait repris Jérusalem et presque tout le territoire franc. Il paraissait avoir cinquante ans et la sérénité rayonnait de son regard, pendant qu'il caressait sa barbe en m'examinant. Sauf les vêtements de soie qu'il portait, le roi des Sarrasins me paraissait moins riche en apparence que sa puissance le laissait pourtant entendre. Je jouai le tout pour le tout et racontai la vérité, du moins celle que je partageais avec Robert De Car puisque ce dernier n'était pas au courant de ma rencontre avec les deux magiciens dans les environs de St-Jean d'Acre. Je n'étais toutefois pas certain que ma mission pèlerine soit crédible.

--La barbarie de Richard Coeur de Lion m'a causé beaucoup de peine et j'allais à Jérusalem pour prier sur les lieux saints et demander la rémission de ce péché. Je suis un soldat de son armée, tout comme mon compagnon.

--Êtes-vous des espions? Vous ne portez point le manteau avec la croix comme les chevaliers croisés. Pourquoi vous êtes-vous déguisés?

--C'est que nous voulions accomplir notre mission sans provoquer de combat. Nous venions demander pardon d'un péché, de morts que j'estime injustes, et pour cela, je ne voulais point en causer d'autres. Nous n'avons point fui à l'approche de vos soldats, ni chercher le combat quand notre capture est devenu évidente. Je crois que notre bonne foi est évidente. Si ce n'est trop demander, peut-être votre altesse permettra-t-elle que nous fassions ce pèlerinage à Jérusalem. Si nous pouvons prier pour votre salut, nous le ferons aussi. Le bon roi Richard nous a parlé de votre geste de bonté quand il était malade. C'est pourquoi il a écrit cette lettre pour votre altesse.

Je fouillai dans mon manteau et les papiers avaient disparus. Le récit de ma vie y était écrit et je craignais, bien que n'en ayant point gardé un souvenir très précis, avoir mentionné quelque vilenie à l'égard des Sarrasins. Le parchemin de Richard était aussi entre leurs mains. Ils savaient donc d'avance la réponse aux questions qu'ils me posaient.

--Puisque votre altesse a pu déjà examiner cette lettre, elle comprendra à quel point notre roi très chrétien se repent et désire que nous fassions pénitence en priant la Vraie Croix.

--Notre bienveillant Sultan Salah-ed-Din, Commandeur des Croyants, respecte votre foi et vous accorde la permission que vous avez demandée. Votre compagnon est déjà sur le chemin du retour avec un message d'amitié. Avec deux soldats, l'humble traducteur que je suis vous mènera dans al-Qoubs trois fois sainte. Voici d'ailleurs un sauf-conduit. Vos papiers vous seront remis, sauf bien sûr la lettre destinée à notre puissant Sultan. Par ailleurs, votre majesté a remarqué le magnifique talisman que vous portiez sous vos vêtements.

--Dites-lui que ce talisman m'a sauvé la vie, au moment où j'allais tombé d'une falaise. Je lui ai donné le nom de Beau Regard, en l'honneur de la vue que m'offrait cet endroit. Comme sa majesté me sauve en quelque sorte la vie elle aussi, je puis lui en faire hommage si tel est son bon désir.

Après quelques pourparlers, le Sultan prit le médaillon et le plaça sur une table.

--Sa Grandeur désire l'examiner plus en détail. Elle apprécie beaucoup ce que vous dites.

La voix de mon guide était lente, comme s'il cherchait chaque mot avant de le prononcer. Je sentais que c'était plus de la politesse qu'un manque de connaissance de ma langue, puisque lorsqu'il me guida plus tard, il sut me décrire avec exactitude tout ce qu'il désirait. C'était ma première rencontre avec l'Islam et j'en étais presque heureux. Je ne le savais pas encore à ce moment, mais d'autres rencontres allaient suivre, certaines enrichissantes et d'autres presque mortelles. Une fois sorti de la tente, je constatai que j'étais tout simplement rendu dans le camp de l'armée musulmane. Il y avait une véritable ville de tentes et je n'arrivais pas à voir le paysage voisin. Ayant retrouvé la chaise portée par les chevaux, on me masqua de nouveau les yeux et je pris la route de Jérusalem. Après un certain temps, mon guide vint me rejoindre pour retirer le masque et m'inviter à chevaucher à ses côtés. C'était un Kurde, tout comme Saladin. Il s'appelait Charaf-ed-Din et était un érudit amateur de langues étrangères. Il parlait la langue kurde ancienne, l'arabe, l'araméen des temps bibliques, en plus du français. Je l'interrogeai sur cette langue en particulier.

--Quand les Franjs sont arrivés en Palestine, ils formaient ensemble une armée solide, imposante et surtout unie. C'est pour cela qu'ils ont pu s'emparer de tant de nos villes si rapidement. Par la suite, plusieurs seigneurs se sont partagé le pays. Mes frères arabes avaient fait de même avant la venue du grand Salah-ed-Din, le Rassembleur de la Foi. Il arriva plusieurs fois que certains musulmans se retrouvèrent au côté des Franjs pour combattre d'autres musulmans regroupés avec les Byzantins. Les Byzantins, même s'ils partagent votre foi en le Christ, ne sont pas vos plus fidèles alliés. Saviez-vous que les musulmans sont aussi divisés? Les Chiites et les Sunnites croient tous en notre Grand Prophète Mahomet, mais les Sunnites sont des hérétiques. Salah-ed-Din a réussi à ramener les Sunnites d'Égypte dans la vraie Foi, et maintenant, tout l'Islam va retourner votre peuple à la mer, pour ramener la situation qui existait avant vos Croisades. C'est durant ces périodes où nos deux peuples combattaient ensemble que j'ai été initié à votre langue. J'ai même eu la joie de visiter votre pays. De quel comté venez-vous?

--Je suis né en Bretagne, mais j'ai appris le métier de chevalerie en Anjou. Mes ancêtres étaient des Normands. On raconte que les Normands sont venus d'au-delà les mers du Nord, depuis un endroit aussi froid qu'il fait chaud ici. Il semblerait même que lorsqu'il fait chaud dans le pays des Normands, c'est comme lorsqu'il fait froid en Bretagne ou même ici, durant la nuit.

--Vous me faites bien rire. C'est impossible de vivre dans un pays si froid. Mais, parlons d'autre chose, si vous voulez. J'ai regardé vos documents. Il fallait bien nous assurer que vous n'étiez point un espion. C'est l'histoire de votre vie que vous écrivez ainsi?

--En effet. Mon maître, après m'avoir appris à écrire et à lire, m'enseigna l'art de mettre sur papier les choses de la vie. Il me raconta que les paroles s'envolent, mais que les écrits restent. Qui se souviendra de moi, disait-il, si mon nom n'est plus prononcé? Alors, j'écris les événements remarquables de ma vie. J'ai laissé les premiers papiers que j'avais écrit chez mon ami Robert De Car. Il est un peu poète et possède une belle collection de manuscrits. Il y a ajouté mes écrits et à notre retour de Terre Sainte, j'ajouterai le récit de mes aventures pour bien éduquer les prochains chevaliers qui viendront combattre ici.

--Alors, je devrais vous enlever vos documents.


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