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Chapitre 9: Prison de pierre, prison de miel

[fin sept. début oct. 1191]

Entourés d'une véritable garde personnelle sarrasine, notre petite troupe se dirigea vers le pays franc. Après la défaite générale qui avait suivi la reprise de Jérusalem, le royaume franc avait été réduit à une mince bande le long de la côte. Durant mon pèlerinage, Richard Coeur-de-Lion avait commencé à reprendre les territoires perdus. Il devait se diriger vers le sud, puis pénétrer les terres en direction de Jérusalem. C'est donc dans l'autre sens que nous nous dirigions, d'abord vers la région de Nazareth, puis vers St-Jean d'Acre et la côte franque. Lorsque la ville fut en vue, je dis adieu à mes amis. Éon et Camel retournaient chez les Sarrasins avec Charaf-ed-Din et partaient pour une quête de la connaissance. On me donna le rapide cheval arabe qui m'avait mené jusque-là. Robert De Car était retourné avec mon solide cheval percheron auparavant et il avait fallu que j'aie une bête pour me déplacer. C'était un fier cheval, beaucoup plus rapide que nos montures françaises, mais qui ne pouvait pas porter une armure pour lui-même comme les chevaux percherons.

Je remis mon bliaud de croisé et atteignis bientôt la ville. De là, on me dirigea vers Arsouf, libérée durant mon absence, puis vers Jaffa, abandonnée par les Sarrasins et enfin vers Ramla et Montgisard. C'est devant cette dernière ville que je rencontrai le gros de nos troupes.

N'écoutant que mon devoir de chevalier, je me mis au travail. Je rencontrerais bien le roi Richard un peu plus tard. Même si je faisais partie des troupes fraîches, quelque chose manquait et m'empêchait de me battre avec l'ardeur voulue; un premier doute me venait à l'esprit. Était-ce cette apathie qui me joua un vilain tour, ou simplement le jeu du hasard? Il m'arriva alors une bien triste aventure.

La façon de prendre une ville était assez simple: il fallait faire une brèche dans un des murs avec l'aide de machines de guerre comme les catapultes. Les archers aidaient les sapeurs en harcelant constamment la garde de la forteresse jusqu'à ce que le mur soit brisé et que la garnison se rende. Les chevaliers jouaient un rôle assez différent en s'attaquant plutôt au ravitaillement des troupes ennemies. C'est ainsi qu'en compagnie d'une dizaine de chevaliers, j'allais combattre une petite troupe de Sarrasins qui s'apprêtait à aller nourrir la ville et lui permettre d'en prolonger le siège.

Il y a, à l'est de Montgisard, un défilé peu profond en haut duquel nous attendions la troupe adverse. Au lieu d'arriver à cette hauteur, l'armée ennemie déboucha d'un autre défilé localisé derrière nous. Tel est pris qui croyait prendre, et nous fûmes presque tous faits prisonniers ou massacrés en quelques minutes. Le chef de la troupe ayant sans doute pour mission de prendre quelques otages, les survivants ne furent pas exécutés et tous, nous nous retrouvèrent dans un camp situé sans doute à quelques lieux à l'intérieur des terres, puis dans un cachot, au fond d'une forteresse dans les montagnes.

L'attaque avait été trop rapide et je n'avais pas eu le temps de présenter le passeport reçu de Saladin lui-même. Lors de notre capture, un soldat avait trouvé le papier et, ne sachant pas écrire, l'avait détruit à mon plus grand regret. Par la suite, on ne m'avait pas laissé utiliser les quelques mots d'arabe que je savais. Durant tout notre voyage, les insultes nous enveloppaient constamment. Parfois, un de nos compagnons tombait et s'il ne se relevait pas assez vite, il était exécuté sur place. Tous, sauf moi, étaient des nobles de haute lignée, et tous feraient sans doute de bons otages et représentaient donc une bonne rançon. Mais aussi, nous étions en Guerre Sainte, le jihad comme ils disaient. Il fallait donc prier pour notre salut, se montrer fort.

À tous les deux jours, d'une petite ouverture de mon cachot, je pouvais voir un cavalier quitter la forteresse en emportant un paquet gros comme un casque. Il partait entre le 2e et le 3e appel à la prière. La première fois, je ne compris pas ce qui se passait. Mes compagnons avaient été enfermés dans des cages séparées et nous n'avions pas de contact. Mais, au troisième départ, je finis par me rendre compte de ce qui se passait. Un de mes voisins, Robert de Vermandois, se mettait à entonner un psaume après chaque prière des sarrasins. Au début, ce n'était qu'une plainte dans l'obscurité. Mais, à la longue, tous se joignirent à la chorale. Puis, les hommes se nommaient dans les chants. Sans cette stratégie, nous ne pouvions pas communiquer parce que l'adversaire faisait fouetter chacun des nôtres qui devenait trop bavard. Mais le chant ne les troublait pas. Eux qui combattaient pour leur Dieu, comprenaient et acceptaient notre propre engagement. À tous les deux jours, une voix manquait et l'horreur m'apparut dans sa cruauté: le cavalier quittait notre prison avec la tête d'un des nôtres. Nous avions été cinq chevaliers à atteindre la prison. Le cavalier était parti trois fois déjà. Nous n'étions plus que deux. Avec un peu de chance, il me restait moins de quatre jours à vivre.

La grandeur de la prison était suffisante pour que je puisse me lever et bouger sans marcher constamment dans mes fientes. Nous avions droit à très peu de nourriture. Pour boire, je léchais les murs quand ils suintaient, vers la fin de la nuit et au matin on me relevait; souvent, je m'endormais le visage collé à la pierre, comme si j'avais passé la nuit, agenouillé, à prier. Après deux nouvelles journées d'angoisse, je perdis mon dernier compagnon. Pendant le reste de la journée, je m'écrasai dans le coin de ma geôle, à bout de force, désespéré. Je ne sentais plus mon armure, j'avais l'impression d'être un vieux pantin de bois. Quand la nuit arriva, je souhaitai presque ne plus me réveiller.

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