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La suite de mes souvenirs est très confuse et me fut racontée en partie par celle qui me fut si chère en cette période troublée.

Le lendemain matin me donna un aperçu du paradis. Pendant un long moment, j'ai crû que l'on m'avait tranché la tête durant le sommeil et que je m'étais réveillé au Ciel. Chose encore plus étrange, mon premier contact ne fut pas avec l'Être Suprême, mais plutôt avec l'Être Adoré.

Quand le sommeil quitta mon corps, je ressentais encore un peu les séquelles de la faim dans laquelle j'avais vécu si longtemps. Pourtant, mes lèvres n'étaient plus desséchées et mon estomac ne criait point à cause de la disette. Mes blessures étaient toujours là, mais couvertes d'un baume bienfaisant. Je sentis mes bras et une douce odeur parfumée s'en dégageait. Au lieu des cris diaboliques de mes tortionnaires, un chant angélique se faisait entendre. En ramenant mes mains au sol, ce n'était pas la dureté du roc qui m'accueillait, plutôt un tendre velours. La surprise était trop forte et j'ouvris brusquement les yeux.

Loin d'être écrasé au fond d'une cellule grisâtre taillée à même le roc de la montagne, j'étais couché dans un immense lit à baldaquin, entouré de murs de tissus de couleur dorée. Les couvertures si douces étaient faites de soie et de satin. Je m'aperçu alors que j'étais nu comme un ver. Mon armure avait disparu durant mon sommeil, ainsi le bliaud que je portais, déchiré par la violence de mon dernier combat. Au bout de mon lit, quelqu'un avait glissé des vêtements orientaux très luxueux. À l'extérieur, le chant continuait. Je reconnaissais l'air d'un psaume, mais je croyais entendre des mots en langue arabe, ce qui me sembla d'abord des plus sacrilèges, puis, par leur douceur même, ces mots me semblèrent si beaux, si célestes que j'en vins à croire que les Musulmans avaient raison et qu'Allah était bien l'Être Suprême.

Je décidai de me lever et de visiter ce paradis, aussi étrange qu'il paraissait. Je pris les vêtements qui étaient à portée de ma main et séparai le rideau pour quitter la couche. La lumière du jour, si forte, m'aveugla d'abord. J'étais persuadé de me trouver dans le palais d'un prince musulman. Une chambre immense dont les colonnes étaient ornées d'arabesques. Une immense fenêtre couverte par où la lumière du soleil entrait, si intense. Au bas de la fenêtre, je crûs distinguer un ange, celui-là même dont la mélopée me berçait depuis mon réveil. À mesure que mes yeux s'habituaient, le halo devenait moins important et je vis d'abord les cheveux noirs, longs, bouclés, puis la peau blanche, les traits réguliers, les yeux noirs d'une jeune fille qui devait avoir seize ou dix-sept ans. C'était Elle. Je me jetai aussitôt sur le sol pour le baiser, ne pouvant croire qu'en la sainteté d'une pièce m'offrant un tel spectacle. Celle que j'attendais, que je n'avais vue qu'en rêve ou que de loin, était là, devant moi. Je remerciai Dieu par trois fois, puis criai tout haut que je voyais un ange. Je me relevai pour m'approcher d'elle.

Je me rappelle alors d'une douleur à l'estomac, d'un spasme si puissant que je crûs que mon ventre venait d'exploser. Je vacillai, sentant le sang affluer à mes tempes. L'étourdissement arrivait peu à peu. Le paradis si vite arrivé s'envolait déjà. Mon dernier souvenir fut celui de mon ange qui amortissait ma chute de son corps. Après cet instant, je perdis connaissance. Le choc du bonheur était trop fort pour mon pauvre corps affaibli par le séjour en prison.

* * *

Mon réveil suivant fut meilleur. J'étais dans le même lit, mais cette fois-ci, le rideau était ouvert. Mon corps était fiévreux et mon premier souvenir est celui d'une serviette douce essuyant mon front. Je sentis ma mâchoire qui tremblait et mes membres qui frissonnaient. La pièce était chaude, pourtant, et si nous étions à la fin de l'automne, je ne comprenais pas que je puisse attraper une grippe sous ce climat. Je n'avais que la fièvre sans écoulement du nez ni picotement dans la gorge; ce devait être une fièvre tropicale dont la puissance, m'avait-on dit, pouvait terrasser le plus puissant chevalier en deux jours.

En ouvrant les yeux, je la reconnus de nouveau, lui prenant la main, lui touchant les joues et le front pour être bien certain que ce n'était pas un rêve. Quand je lui caressai les cheveux, elle recula aussitôt.

"Vous guérissez vite, monseigneur. Dieu en soit béni!", me dit-elle tout en parlant très lentement. Elle m'aida à m'asseoir sur mon oreiller. Ses vêtements étaient ceux d'une princesse comme je l'imaginais. Chose étrange, son visage n'était pas masqué comme le dictait la loi d'Allah. Puis, je fis le rapprochement: elle avait béni Dieu et non Allah et devait donc être chrétienne, tout comme moi. Pendant que la demoiselle préparait sur une petite table la nourriture que j'allais consommer et récitait le Bénédicité, je reconstituais ce qui était arrivé.

Un prince chrétien des environs avait suivi le cavalier musulman qui quittait la forteresse où j'étais prisonnier. Il avait réussi à s'en emparer ou bien avait délivré le dernier prisonnier que j'étais et m'avait ramené, évanoui, dans son château. Pourtant, je ne ressentais pas l'air salin alors que parmi les forteresses chrétiennes qui avaient survécu au raz-de-marée suivant l'hécatombe d'Hattin, aucune n'était éloignée de la mer. Il fallait que Richard Coeur-de-Lion ait réussi sa Croisade et ait de nouveau libéré la Palestine des mains des infidèles. La Reconquête de la Palestine avait réussi et Jérusalem était sauvée. Cette pensée si douce à mon coeur me berça doucement. Une princesse chrétienne me faisait manger, celle-là même qui avait séjourné dans mes rêves si longtemps. Ce n'était pas le Paradis, car le Paradis n'est point sur terre, mais cela en avait le goût et ce goût était excellent.

"Prions et remercions Dieu de nous avoir délivré", demandais-je à ma princesse.

"Hélas, monseigneur, nous ne le pouvons point.

--Comment, n'êtes-vous point chrétienne tout comme moi? N'avez-vous point la foi?

--La foi? Oui, monseigneur, plus que vous ne pouvez l'imaginer. Je crois au Dieu des Chrétiens et déteste celui des Musulmans.

--Mais alors, pourquoi ne voulez-vous point prier pour rendre grâce à Dieu?

--Pour Lui rendre grâce, je vous accompagnerai chaque fois que vous en aurez le désir. Mais, point pour le remercier de nous avoir délivré, point tant que nous ne serons délivrés.

--Palsambleu", m'écriais-je. Nous étions toujours prisonniers de ces barbares. Quel agréable supplice, pourtant, ne pouvais-je m'empêcher de songer. "Mais alors, de qui sommes-nous prisonniers et qui donc êtes-vous?

--Cette forteresse appartient à al-Afdal 'Ali, le fils de Saladin. C'est ce que m'a dit le serviteur qui m'a achetée il y a une semaine à peine.

--Il y a une semaine? Était-ce durant mon long sommeil?

--Je ne sais pas, monseigneur. Quand je suis arrivée ici, on m'a donné ordre de répondre à tous vos désirs et de m'en remettre à vous pour toute pitié que vous voudrez bien m'accorder.

--Quel est votre nom? Comment avez-vous appris ma langue? Votre accent est comme chantant.

--On m'appelle Franjine, ainsi que j'ai compris mon nom peu après ma capture. Je suis née en Provence, dans un petit village qui était les Landes ou qui était dans la Lande, je ne sais plus exactement. Il y a quelques années, des pirates arabes m'ont enlevée avec d'autres habitants de mon village et m'ont prise en otage pour rejoindre leur bateau.

--C'était une nuit sans lune, un soir d'été. Ils ont aussi brûlé votre ferme. Vous demeuriez dans la troisième maison.

--Mon Dieu, merci". Elle s'agenouilla, me prit les mains, comme si j'étais un Saint. Pourtant, je n'avais rien fait, du moins pas encore. Et aussi, je me rappelais la troisième apparition, la plus terrible, celle où je la tuais en lui tranchant la tête. Cette seule pensée me fit frémir. Il ne fallait pas qu'elle soit si reconnaissante puisque je lui amenais la ruine. Je me levai pour m'éloigner du lit.


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