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Chapitre 10: L'évasion

[nov. 1191]

La pièce était vide, même les oiseaux n'y étaient plus. Dans la cour, le buisson avait survécu et devint mon refuge, le temple où je passai presque toutes mes journées en prière ou à me flageller en guise de sacrifice à Dieu. Cela dura encore une semaine. Les genoux en sang à force d'être agenouillé, le dos qui ne ressentait plus de douleur tellement je m'étais fouetté, il arriva un soir que je perde connaissance dans ce petit bois. Je fus réveillé au milieu de la nuit par des voix. J'avais appris certains mots des langues arabe et kurde durant mon séjour en Palestine. L'arabe des souks et le kurde de mon ami Charaf. Je reconnus alors des mots en kurde et arabe. Plusieurs personnes étaient en discussion, quelque part au dessus de ma tête. Sans doute me croyait-on endormi et non assis sous la fenêtre car ce que j'entendis transforma du noir au blanc ma vision des choses.

"Luterian le mage, tu as bien rempli ton engagement. Voici le sac d'or que je t'avais promis. Ainsi que tu l'avais prédit, la Franje est maintenant enceinte du chevalier franj. Il faut que l'enfant soit une fille et tu auras le dernier sac d'or.

--Votre honneur, cela se fera ainsi que vous l'avez demandé. Le philtre que j'ai préparé a non seulement pour effet de faire consommer l'amour à un homme sans qu'il en garde le souvenir, mais il a comme résultat de toujours donner une fille après le travail de l'amour. Toujours. J'avais pensé que le roi des Franjs me couvrirait d'or car mon philtre aurait permis à sa race de s'emparer de toute l'Europe en faisant marier ses fils aux filles des autres seigneurs pour s'emparer de leurs terres par héritage, mais il n'a point voulu.

--C'est une chance que nous vous ayons avec nous, Lutjerian le mage. Je vais dès ce soir faire prévenir mon cousin Salah-ed-Din que nous aurons bientôt une princesse de sang à sacrifier pour le plan que j'ai préparé. Mais, tu peux maintenant disposer. Gardes, amenez le mage dans ses quartiers." L'homme se mit alors à parler en kurde. "Et toi, mon ami Muhammed, toi à qui on a donné le nom même du prophète, écoute-bien mes instructions car tu iras les répéter à mon cousin Salah-ed-Din. Nous avons une prisonnière franje, une dévote mystique que j'ai achetée au marché d'esclaves. Trois docteurs de la loi l'ont examinée et déclarée vierge. Pendant 25 jours, nous l'avons enfermée avec un noble chevalier français qui portait ce médaillon. Je ne sais pas lire, mais je crois que ce médaillon nous permettra de savoir de quel seigneur franj il s'agit. À part lui, elle n'a vu que des servantes et des eunuques. Elle est maintenant enceinte et le chevalier est le père de l'enfant. Nous élèverons l'enfant dans la religion musulmane, mais en le préparant pour l'ultime sacrifice d'épouser un roi chrétien. Nous offrirons au roi des Franjs de faire épouser son fils aîné à cette princesse que nous présenterons comme la petite fille de Salah-ed-Din, et l'inviterons à fusionner nos royaumes par cette alliance. Je me réjouis d'avance du résultat. Nous tuerons l'enfant quand le mariage aura été célébré et nous nous emparerons des dernières terres des Infidèles en Palestine. Allah est grand!"

J'en frémis d'effroi. Ainsi donc, je me sacrifiais en vain, n'ayant point commis l'ignominie que je croyais. C'était une machination infernale préparée par ce Lutjerian dans lequel je croyais reconnaître ce fourbe de druide Lugerion. À partir de ce moment, je n'aurais de repos que lorsque nous serions délivrés tous les deux.

* * *

Je commençai par explorer le buisson de fond en comble. Il y avait là des baies rouges, exactement de la même couleur que mon sang. Je cessai de me flageller et utilisai plutôt ces fruits pour feindre les blessures que je n'avais plus. Puis, je découvris un reste du baume qui avait si bien soulagé mes blessures lors de mon arrivée en ces lieux. Peu à peu, mes forces revenaient et un plan d'évasion m'apparaissait comme par magie. Il y avait, dans le buisson, des arbustes dont j'ignorais l'espèce, mais dont le bois allait me permettre de faire des hameçons. Avec le tissu de ma chambre, je commençais à extraire quelques fils.

Au lieu de me bander les yeux lors de mon retour à la chambre nuptiale, les gardes s'étaient contentés de me traîner rapidement. J'avais observé la disposition des bâtiments de la forteresse et venais d'en dresser le plan que je cachai dans mes vêtements. L'organisation était la suivante: sur la falaise, du sud au nord, se trouvaient la prison, une section réservée au gouverneur de la forteresse et ce que je croyais être une réserve d'armes. À l'arrière se trouvaient concentrés les gardes. Le pied de la falaise avait deux parties: une grande cour par où j'avais vu partir les cavaliers au début de ma détention, puis un petit hameau. Chose surprenante, ma chambre était dans cette section, juste au dessous des appartements du gouverneur. La petite cour donnait sur la falaise et c'est à cet endroit que j'avais surpris cette conversation qui me fit découvrir la vérité.

La seule chose importante que j'ignorais encore était l'endroit où on avait enfermé Franjine. Ce n'était pas dans la prison de pierre puisque je l'aurais sans doute entendue. Je soupçonnais alors un endroit tout près de ma chambre.

Je choisis des couvertures solides, mais qui restaient hors de vue quand le lit était fait, et j'en fis une corde. Dès que je me sentis assez fort, après avoir gravi le mur de la petite cour à l'aide de cette corde, je pus me promener sur les toits du petit hameau situé au pied de la forteresse. J'observai fort attentivement les maisons et commençai à pêcher de menus objets à l'aide du fil et de l'hameçon. Je cachais mes trouvailles au fur et à mesure en attendant de découvrir ma Franjine. Après trois nuits, j'avais ainsi ramassé les vêtements complets de deux gardes et avais dressé le plan du quartier avec l'emplacement des écuries. C'est à la fin de la troisième nuit que j'atteignis mon but.

Le soleil était sur le point de se montrer quand j'entendis un chant d'oiseaux. Je doutai tout d'abord que ce soient ceux de Franjine puisque ceux-ci ne gazouillaient que dans l'après-midi. Puis, la raison m'en apparut comme surgit la plus merveilleuse idée: c'était le premier rayon du soleil qui déclenchait leur chant en pénétrant dans leur cage. Dans la nouvelle chambre, ce premier rayon entrait tôt le matin. Avec ce suprême espoir, je bondis en direction des oiseaux, puis sautai dans la cour d'où venait cette hymne divin à mon coeur. Joie tout puissante: elle était là, étendue dans un lit. Pas de gardes, seulement une porte fermée. Je m'approchai tout doucement et la réveillai en entonnant son psaume préféré. Elle sursauta en me voyant habillé comme un soldat kurde. Dès qu'elle me reconnut, elle fondit en larmes et je lui expliquai la machination dont nous étions victimes. Je crois que l'amour qui nous unissait, même s'il ne s'était jamais déclaré, était déjà assez fort pour qu'elle me pardonne ce viol dont je n'étais pas vraiment coupable. Le soleil éclairait déjà trop la ville pour que je retourne à ma prison. Je pris alors la décision de nous évader dès maintenant. Elle approuva et nous nous retrouvâmes bientôt sur les toits.

La suite fut rapide. Elle avait mis une robe sombre. Nous courûmes vers les écuries. Par chance, la porte n'était pas verrouillée. Encore quelques minutes et nous serions dans le désert, à fuir vers la liberté. La fortune s'arrêta là. J'avais à peine sellé un cheval que la porte s'ouvrit. Un soldat, puis un autre, un troisième, pénétraient dans l'écurie. Le cheval hennit. Nous étions repérés. Franjine se rappela alors le rêve que je lui avais raconté. Après avoir vu le yatagan d'un des soldats, elle murmura son plan.


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