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Elle sauta hors de l'enclos des chevaux. Utilisant les quelques mots de kurde que je connaissais, je lui criai: "Chienne, arrête-toi". Je courai vers elle en faisant un détour vers les gardes. Je pris le sabre que le soldat me tendit tout en riant et en m'encourageant. Elle tomba sur le sol. Accompagné par le joyeux trio, je m'approchai d'elle, pris mon élan comme si j'allais lui couper la tête, et tranchai plutôt la tête du premier garde. Les deux autres ne réagirent pas tout de suite. Sur le même élan, je fis encore deux tours et bientôt trois têtes de Kurdes jonchaient le sol. Je m'agenouillai pour remercier Dieu et finis de seller un deuxième cheval.

À chaque matin, on ouvrait la grande porte pour que les soldats fassent une visite d'exploration autour de la forteresse. En fait, la forteresse était si isolée que la sortie était possible bien avant le départ des gardes. Nous ouvrîmes la porte des écuries, mîmes le feu au foin pour que les chevaux, affolés, rendent difficile la poursuite par ces gardes, et mirent les voiles vers le désert. Quelques instants plus tard, nous galopions dans le désert, sans avoir d'idée de la direction à suivre, sinon la mer. Entourés du troupeau de chevaux, nous courions vers le couchant, vers la mer et les terres franques, avec le soleil au dos. Au loin, nous entendions les cris des gardes qui venaient de s'apercevoir de la cause de ce désordre. Déjà, des cavaliers nous prenaient en chasse. Il y avait au loin d'autres falaises et je pensai que nous pourrions nous y cacher pendant que la troupe de chevaux attirait l'ennemi dans une autre direction. Dès qu'un repli de la falaise nous cacha, nous trouvâmes un rocher qui nous servit de paravent. Les autres chevaux continuèrent. Ensuite, les premiers cavaliers partis à notre poursuite passèrent tout droit. Nous étions là, encore essoufflés, pressés l'un contre l'autre. Je sentais son coeur battre si fort dans sa poitrine. Nous nous embrassâmes encore et encore. Nous étions libres, nous étions ensemble, et surtout, nous étions perdus dans le désert de la Palestine.

* * *

Nous décidâmes de nous reposer durant la journée pour voyager la nuit. L'absence de nourriture serait notre seul obstacle. Nous nous disions que le Christ avait bien jeûné durant 40 jours. Nous pourrions bien en faire autant, surtout en nous encourageant l'un l'autre. Mais, les chevaux, eux, ne pourraient pas tenir le coup. Il nous fallait alors tenter l'impossible: nous joindre à la première caravane qui quitterait la ville. La première journée passa et nous n'avions pas trouvé d'autre façon de nous en sortir. Quand le soir arriva, Franjine me réveilla. Les chevaux avaient disparu. Nous étions trop loin pour retourner vers la forteresse sans attirer l'attention et une mort probable. Désormais, la liberté ne suivrait qu'un seul chemin, celui du désert. Nous marchâmes alors durant la première nuit, et encore durant la deuxième nuit. La chance nous sourit puisque nous trouvâmes un point d'eau, ce qui nous permit de survivre encore une nuit. Au matin, nous étions toutefois si épuisés que nous tombâmes évanouis.

Une troupe de cavaliers musulmans nous réveilla. À leur tête, je reconnus Saladin lui-même. Il me lança ces paroles qui me firent oublier cette dernière épreuve: "Guillaume, mon ami".

J'appris par quel miracle nous étions sauvés.

Aussitôt qu'il avait été averti par son cousin du plan diabolique que ce dernier avait décidé, il s'y opposa, surtout quand on lui avait décrit le mysticisme de Franjine et qu'on lui remît mon talisman. Celle-ci avait beau être chrétienne, elle avait la foi, une foi si grande que Saladin refusait qu'on la ternisse de cette façon. Il se mit donc à la tête de sa garde personnelle et chevaucha vers la forteresse où nous étions prisonniers. Quand il arriva, sa colère fut si grande qu'il faillit ordonner la décapitation de son infâme cousin. Il se contenta de lui enlever tous ses titres et privilèges. Il expliqua ce geste par la déroute franque qui avait été causée en bonne partie par la vilenie de Renaud de Chatillon, un bandit franc. Par la suite, Saladin fit explorer le désert pour finalement nous découvrir après deux jours de recherches. Il m'aurait suffi d'attendre une journée et nous aurions été délivrés sans souffrance!

Pour se faire pardonner ces actions que l'on avait prises en son nom, il décida de nous accorder un mois de repos dans la ville de Damas. Il trouva un prêtre chrétien pour que nous puissions nous marier et ne pas subir l'humiliation d'une bâtarde, puisque notre enfant devait être une fille selon le mage qui nous donna le philtre tragique.

[déc. 1191]

Durant ce mois, notre hôte nous invita à continuer la rédaction de cette belle histoire dont il avait découvert une partie parmi mes effets abandonnés au départ de la forteresse. C'est ainsi qu'avec la bénédiction du plus grand souverain musulman, sur le papier parchemin le plus fin qui se puisse trouver, avec les meilleures plumes, je puis terminer ce récit et le ré-écrire des plus belles lettres. Puisse un jour les Musulmans et les Chrétiens découvrir l'amitié, afin que mes enfants découvrent ce récit que je laisse à Saladin le Magnifique, mon ami.

* * *

La terre est aujourd'hui une banlieue. Nous écrivons un article sur l'ordinateur, le postons sur le réseau, et ce texte fait le tour du monde le temps de le dire. J'avais pris l'habitude d'indiquer au bas de mes articles que je m'intéressais aux familles Beauregard et Jarret, Jarret étant le nom qu'avaient mes ancêtres paternels en France. C'est donc par le plus heureux des hasards qu'un correspondant syrien, Ahmed Homsy, qui s'intéressait beaucoup aux Croisades, découvrit mon intérêt et me fit parvenir ce récit si étrange qu'il découvrit à Damas, parmi les archives personnelles de Saladin. Nous ne savions pas encore, à l'époque, que ce chevalier Guillaume de Jarret était bien le premier ayant porté ce nom, mais la mention du talisman de Beau Regard offrait tous les espoirs de ce côté.


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