Table des matières

Chapitre 11: Deux chrétiens chez le Sultan

Ayant lu le premier manuscrit qu'il avait découvert sur ma famille, mon correspondant trouva une liasse de documents laissés par Camel, fils d'Éon, parmi les archives de Saladin. Il me rendit un grand service en le traduisant depuis la langue arabe dans laquelle le document avait été écrit.

J'ai bien sûr retranché les parties du document qui ne concernaient pas Guillaume, sa femme ou leur petite famille, ainsi que les parties où Camel ne faisait que confirmer les écrits de Guillaume. J'ai d'ailleurs intégré les deux sources d'information lorsque les évènements décrits étaient les mêmes. Le lecteur remarquera que le texte a été conjugué à la troisième personne afin d'éviter toute confusion avec Guillaume.

Nous retrouvons donc nos amis à la cour du Sultan Saladin. Ce dernier voulait tout connaître sur les Franjs, mais aussi tenait beaucoup à conserver une narration provenant d'un témoin non-musulman de son époque, d'autant plus que ce témoin n'était pas chrétien non plus. On raconte que Saladin voulait, vers la fin de sa vie, en courager une foi unique parmi les Chrétiens de la Palestine et les Musulmans, mais que sa mort, conjuguée à la division de ses royaumes qui suivit, mit fin à ce rêve. Nul doute que Camel était derrière cette pensée.

* * *

[déc. 1191]

Après la déroute des Chrétiens de Jérusalem, Saladin le Magnifique, Sultan d'Égypte et de Syrie, ne voulut point prendre de repos avant de repousser les Franjs vers la mer. Malheureusement pour lui, ses alliés prirent ce repos, ce qui permit aux Chrétiens de reprendre quelques territoires. Au lieu de regarder, impuissant, son royaume de Syrie s'effriter peu à peu, Saladin prit l'habitude de se retirer, en certaines occasions, dans une de ses villes. C'est ainsi que je fis sa connaissance à l'hiver 1191.

Il était en son palais de Damas et fit mander Camel, un mage venu d'Europe. Avec son père, Éon le Jeune, il avait obtenu la permission de séjourner en territoire musulman. Richard Coeur-de-Lion leur avait accordé pareil privilège pour le territoire chrétien. Ils s'étaient donc installés à Damas pour y passer l'année. Un érudit kurde, Charaf-ed-Din, les accompagnait régulièrement dans leurs déplacements dans la région. Philologue infatigable, Charaf parlait avec eux en de nombreuses langues, comme l'arabe, le kurbe, le français, le latin et le celte. Il connaissait aussi les langues anciennes des pays arabes, comme l'hébreu et l'araméen. De plus, il était philosophe et humaniste, un habitué de la cour de Saladin, un ambassadeur auprès de la cour de Jérusalem en exil, ainsi qu'un alchimiste à ses heures.

C'est donc à la demande de Charaf-ed-Din que Camel et son père se présentèrent à la cour du grand Sultan, réunie à Jérusalem en ce mois de février 1192. Il s'exprima ainsi dans sa langue kurde:

--Mes amis, vous êtes venus dans notre pays pour mieux nous connaître. Nous sommes une mosaïque de peuples aussi différents que le sont les peuples européens, qu'ils soient chrétiens ou d'autre religion comme vous. Nous partageons votre désir et apprécierions beaucoup de vous connaître tout autant. Il y a malheureusement la guerre qui nous appelle souvent au loin de notre capitale. C'est pourquoi nous vous mandons de narrer par écrit votre histoire. Je dois dire que je viens de lire celle de certains de vos amis et j'ai trouvé cela très instructif.

À ce moment, Saladin claqua des mains et Guillaume de Jarret entra, vêtu d'une chemise de soie verte aux manches blanches et d'un pantalon bouffant marron. Il était accompagné d'une jeune fille vêtu des mêmes couleurs et ne portant pas le tchador obligatoire chez les musulmanes.

Heureux de se retrouver, tous s'enlassèrent. Une fois l'émotion passée, les présentations se firent.

--Éon, Camel, je vous présente Franjine, mon épouse devant Dieu et devant les hommes.

--J'avais déjà reconnu la dame de tes pensées, Guillaume. Elle est telle que nous l'avait déjà décrite, à Père et à moi. Pâle et pure comme la neige.

Camel prit d'ailleurs rendez-vous avec ses amis pour mieux s'assurer de leur santé.

--Asseyez-vous tous, maintenant que les présentations sont faites, annonça Saladin. Partageons ce repas. Vous écrirez vos premières lettres sur l'Europe par la suite.

Le repas fut exceptionnel. Il y avait 3 moutons et un chameau dont la viande, apprêtée avec les plus savants mélanges d'épice nous incitait à croire à un avant-goût de paradis. Les tranches de viande avaient toutes la même épaisseur. Ils purent alors admirer une machine mue par un mécanisme complexe et qui animait deux lames dentelées qui découpaient les tranches. Les fruits et légumes venaient aussi bien de pays lointains que de la contrée avoisinante. Par un jeu habile des serviteurs, les Européens eures droit à du vin alors que les hôtes musulmans se contentaient de jus non fermentés, le tout sans que les uns ou les autres puissent remarquer le passage si précis des domestiques lorsqu'ils distribuaient le bon breuvage à chaque convive. En fait, Camel remarqua qu'aucun des princes musulmans ne s'aperçut de la présence d'alcool, léger il faut le dire, dans certains verres. Il n'y eut d'ailleurs aucune ébriété lorsque le repas se termina avec un sorbet exquis à base d'oranges et de lait de chèvres de montagne.

Même si le repas avait été on ne peut plus copieux, la petite troupe d'étrangers ne se sentaient pas allourdis à la fin du banquet. Peut-être la musique douce qui accompagna notre festin y fut-elle pour quelque chose? Ou bien, Charaf avait appris quelque mélange secret d'épices pour assurer aux convives que la suite du banquet soit aussi délicieuse.

* * *


Suite de ce chapitre