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À chacune des lettres de Camel, le Grand Saladin répondait par un petit mot, lui demandant plus de détails sur tel sujet qui l'avait intrigué. Il lui demanda aussi des nouvelles de ses amis, en expliquant son intérêt par la piété exemplaire de Guillaume parti prier le Saint-Sépulcre malgré l'interdiction de séjour faite aux Franjs, et aussi par l'odeur de sainteté dont Franjine s'était entourée, si bien en fait qu'elle était devenue une sorte de légende à travers tout le pays. D'ailleurs, on disait qu'un ange gardien l'avait protégée contre son achat par de mauvais maîtres.

L'histoire derrière la captivité du couple demeura secrète et ne fut révélée qu'à quelques intimes.

Le gouverneur de la forteresse avait remarqué la grande piété de Guillaume. Alors que les autres chevaliers tentaient constamment d'utiliser la violence pour brutaliser leurs geôliers, le jeune chevalier se réfugiait dans la prière. Le gouverneur avait tenté d'obtenir une rançon de la part des Franjs et à cette fin avait l'habitude de faire couper une tête et de l'envoyer au campement franc le plus près. Malheureusement, les Européens étaient intraitables et refusaient toute rançon, d'autant plus que le camp était celui de chevaliers français alors que les otages étaient des anglais.

Entretemps, Saladin ayant accompli son destin et libéré Jérusalem, il devenait moins rigide et aurait accepté l'idée d'une alliance entre chrétiens et musulmans pour ramener la paix en Palestine. La puissance militaire de Richard Coeur-de-Lion et le relâchement des troupes musulmanes avaient réduit son ardeur. Les rumeurs parlaient d'un mariage possible entre une princesse chrétienne et un prince musulman et atteignirent la forteresse.

Le gouverneur, un cousin de Saladin, mais aussi un adversaire qui désirait le discréditer en utilisant la fourberie, songea alors à un stratagème. Il lui restait un chevalier chrétien, celui-là même qu'il avait gardé pour la dernière exécution. Il ferait de ce chevalier le père d'une princesse et amènerait Saladin à utiliser cette fausse princesse pour sceller le mariage inter-religion que certains commençaient à envisager sérieusement pour mettre fin à la guerre.

Si le plan n'était pas encore complet, sa première étape s'était déroulée en entier. Il fit d'abord rechercher la paysanne esclave dont la réputation, dans son esprit, cadrait bien avec celle de son prisonnier, et il l'acheta à prix d'or. Il la fit ensuite examinée par des mages musulmans pour s'assurer de sa virginité et fit enfermer nos deux amis dans la prison dorée où ils firent connaissance. Si l'amitié, puis l'amour, naquit entre les deux aussi vite qu'un feu de paille, le respect mutuel était aussi grand et les résultats ne venaient toujours pas. Afin de démontrer la paternité de Guillaume dès qu'il y aurait conception, il n'y avait que des serviteurs eunuques ou des femmes, et aucun ne rapportait la nouvelle tant attendue par le machiavélique commandant du château. Celui-ci se mit alors en quête d'un philtre d'amour pour obtenir ce qu'il voulait et tomba sur le moins vénérable des druides, Ludgerion, qui était venu comme aumônier d'une troupe de chevaliers désireux de mettre à profit la Croisade pour s'enrichir. Celui-ci prépara donc le mélange demandé et la suite est la tragédie racontée plus tôt.

Ludgerion devait toucher la seconde moitié de la récompense après la naissance d'une fille, mais disparut comme par enchantement quand il apprit la tournure des évènements. Et, contrairement au gouverneur de la forteresse, il ne perdit pas la tête et préféra se réfugier dans le camp anglais où il retrouva la petite troupe avec laquelle il était venu.

* * *

Guillaume et Franjine vivèrent auprès de la cour du Sultan durant les premières semaines après leur libération. Ils circulaient librement entre les territoires des deux religions et accompagnaient souvent les ambassades que les deux camps s'échangeaient. Guillaume avait d'ailleurs appris les langues arabe et kurde et servait alors d'interprète. Sa Foi, à qui seule il devait d'avoir surmonté sa dernière épreuve, le guidait maintenant dans toutes ses actions. Il n'avait pas l'ambition de la haute noblesse qui cherchait davantage à s'enrichir qu'à libérer la Cité sainte; ceci lui donnait une vision différente des choses, d'autant plus qu'il avait connu les qualités des deux camps.

Il réussit d'ailleurs un tour de force lors de la Pâque de 1192. Dans la ville de Jérusalem, ce n'était pas la liesse lors des célébrations pascales, mais pour la première fois depuis sa conquête par les Musulmans, les autorités avaient accepté que la fête soit célébrée au grand jour. Les Byzantins, qui ne coopéraient pas beaucoup avec les Latins, avaient obtenu certaines concessions dans la ville et leurs prêtres avaient ré-ouvert quelques églises. C'est donc en suivant le rite byzantin que la Pâque fut chantée. Guillaume avait pratiqué un jeûne intense durant le Carême, et par ce geste qui toucha une corde sensible de Saladin, il obtint la permission de recevoir 2 invités. C'est donc en présence de Robert De Car et de Richard Coeur-de-Lion, venu avec un déguisement afin de ne point causer d'embarras au Sultan, que Guillaume et Franjine assistèrent à la célébration. Pour la première fois depuis des années, la paix apparaissait comme possible au Moyen-Orient.


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