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Chapitre 12: Le Dragon

Le lendemain, pourtant, la petite communauté fut consternée par une nouvelle épouvantable: Franjine avait été enlevée.

Profitant du souffle de liberté qui voletait dans la campagne environnante, la jeune fille était allé faire une promenade de grand matin en compagnie d'Iréna, une amie byzantine. En sortant de la ville, les deux dames se dirigèrent vers une colline avoisinante où Franjine avait crû reconnaître le Mont Calvaire. C'était une colline assez abrupte, où poussait un peu d'herbe et quelques buissons. Alors que le soleil n'était pas encore levé, Franjine s'agenouilla pour prier.

Tout à coup, un monstre aussi grand que le Dôme du Rocher cracha une longue colonne de feu qui illumina le ciel. Tout droit sorti de l'enfer, un dragon s'attaquait aux créatures les plus innocentes que la Palestine connaissait en cette époque si difficile. Franjine, étant enceinte, n'avait point osé jeûné autant que son mari; pourtant, elle l'avait accompagné autant qu'elle l'avait pu, ce qui expliquait la grande faiblesse dans laquelle elle était encore cette journée-là. Elle perdit donc connaissance pendant que la pauvre Iréna, toute affolée, se sauvait en criant comme une folle vers la ville. Elle ne revint que plusieurs heures plus tard, tellement elle était bouleversée et incapable de raconter ce qu'elle avait vu. Une petite troupe de soldats l'accompagnait, ainsi que Guillaume et tous ses amis.

Richard, qui connaissait les grands talents d'Éon, lui demanda aussitôt de les protéger contre cette bête si énorme que l'empreinte de ses pas était grande comme un homme, alors que sa queue avait tracé une ornière dans le sable jusqu'à un terrain couvert de roches où l'on perdait la trace de la bête. Le magicien fut bien malheureux d'apprendre à tous qu'un enchantement plus fort que ceux qu'il connaissait venait de se produire. Il s'inclina bien humblement devant de si grands pouvoirs et demanda un certain temps pour réfléchir à ces évènements en compagnie de son fils Camel. Les gardes refusèrent de donner des armes à Richard et Robert qui étaient des chevaliers chrétiens, mais laissèrent une épée à Guillaume qui partit aussitôt sur la piste du monstre. Entretemps, Richard et Robert revenaient au palais pour demander la permission d'aller au secours de leurs amis devant ce si grand danger. Les gardes n'étant pas assez nombreux et surtout en l'absence de tout traité de paix, accompagnèrent Richard plutôt que Guillaume, même si ce dernier était affaibli après ce Carême.

Le soleil était donc rendu au milieu du ciel quand le roi d'Angleterre, accompagné de la garde personnelle du Sultan, se précipitait lui aussi à la poursuite du dragon, accompagné des deux magiciens. Tous étaient à cheval, mais un vent sec soufflait du sable dans leurs yeux, ce qui réduisait leur vitesse.

L'animal avançait très rapidement et devait être rendu à plusieurs lieues de la ville. Il semblait foncer vers le nord-ouest, une région qui avait été épargnée par les combats. Parfois, on voyait une empreinte géante de pas, traversée par les traces de Guillaume qui semblait courir sans épargner son souffle.

Trois heures s'écoulèrent encore quand la troupe aperçut comme un paquet abandonné dans le sillon de la bête. L'espoir de trouver un morceau de la queue du monstre fut trompé par une bien mauvaise nouvelle dont la venue sema l'émoi à mesure que la troupe approchait du paquet. On reconnut bientôt des vêtements, puis ce fut un long déchirement: c'était le corps de Guillaume, meurtri par le piétinement du dragon. À ses côtés, plantée dans le sable, son épée avait le fil usé par un combat sans merci contre la peau incroyablement dure du monstre. On imaginait le combat: Guillaume se battant de toutes ses forces contre le diable en personne, tentant d'arrêter la course effrénée du dragon par des coups de lame qui auraient tué plus d'un ennemi même avec une armure. Mais une force herculéenne est sans pitié devant le plus preux des chevaliers et l'animal profita d'une chute pour piétiner le malheureux.

Quand ses amis arrivèrent, le jeune homme dit une dernière parole, parlant d'un magicien noir, et supplia la troupe de sauver celle qu'il aimait plus que tout au monde. Il s'évanouit dans les bras de Richard qui jura de le venger et de délivrer la malheureuse. Éon demeura près de Guillaume avec deux chevaliers, avec le faible espoir de sauver sa vie.

Et c'est ainsi qu'on assista à un spectacle incroyable: le puissant Roi d'Angleterre, venu en Terre Sainte pour délivrer le tombeau du Christ aux mains des Sarrasins, s'avançant à la tête d'une armée de mamelouks.

Pendant qu'ils chevauchaient, Richard et Camel discutèrent de la situation.

--Votre majesté ne trouve-t-elle pas la situation vraiment étrange?

--Comment cela, étrange? Tu es Breton, tu as donc lu comme moi les histoires de chevaliers allant chasser les jeunes vierges enlevées par des dragons. C'est la première fois que j'en poursuis un!

--Mais, nous sommes en Palestine, et il n'y a jamais eu de dragon en Palestine, voilà ce qui est étrange.

--Que veux-tu dire? Il n'y a pas eu de dragon ailleurs qu'en Bretagne? J'en doute beaucoup.

--Il n'y a jamais eu de dragon à aucun endroit. Après tout, je suis druide et je sais bien des secrets, dont celui des dragons.

--S'il n'y a pas de dragon ici, comment se fait-il que la jeune syrienne nous a décrit un dragon? Si elle n'avait pas vu de dragon, comment pourrait-elle en décrire un?

--C'est bien cela qui est étrange. Elle ne peut pas en avoir vu un. Tous les dragons que les chevaliers ont vu étaient des statues animées construites par des druides pour berner leurs ennemis. Tous. On n'en a jamais trouvé les restes, jamais.

--Alors, comment expliques-tu que nous courrions après un dragon qui n'existe pas? Nous voyons pourtant ses traces à certains moments.

--Nous voyons des traces, mais il suffit de laisser trainer un buisson attaché derrière un chariot tiré par des chevaux pour imiter ces traces.

--Vous croyez?

Le roi était si embarrassé qu'il commençait à témoigner du respect envers le magicien en le vouvoyant.

--J'en suis certain. Un dragon aurait la peau lisse et ses traces auraient une autre forme. Observez bien les marques dans le sable. Je ne sais pas si c'est un buisson ou bien une pile de draps, mais ce n'est certes pas un animal comme un dragon.

--Alors, que poursuivons-nous?

--C'est cela qui m'inquiète. Je ne sais pas ce que nous poursuivons, mais j'ai l'impression de poursuivre un autre druide tellement le déguisement des traces est le même que celui que ferait un druide.

--Lutjerian. C'est lui.

--Lutjerian? Le druide Lugerion? Cela explique tout. Augmentons la cadence. Je crains de lui une vengeance terrible.

La nuit tomba bientôt. Au lieu de freiner les recherches, elle eût l'effet tout à fait opposé car on voyait à l'horizon une lumière où l'on devinait le souffle enflammé du dragon. L'ennemi était enfin en vue. La troupe galopa de plus belle.


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