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Le sol devenait moins régulier et le dragon semblait ralentir. L'hypothèse de Camel se confirmait et seul un chariot sur roues pouvait être ralenti par la configuration du terrain. Tout à coup, le dragon s'arrêta. La troupe ne tarda pas à le rejoindre. La voiture avait une roue brisée et les chevaux avaient été enlevés pour permettre aux brigands de continuer leur fuite. À l'avant, l'étrange machine comportait une sculpture inspirée par un drakkar viking. Les flancs étaient couverts d'une carapace d'acier où malgré la pénombre on voyait la marque laissée par les coups d'épée de Guillaume. À l'intérieur, il y avait une outre remplie de gaz des marais et reliée par des tuyaux à la bouche. Il y avait aussi un compartiment où la prisonnière avait été enfermée.

Les traces de chevaux partaient dans toutes les directions et la lumière du crépuscule ne suffisait pas à identifier la course réelle de l'ennemi. Les cavaliers étaient à la limite de leurs forces ainsi que leurs montures. On choisit donc de camper à cet endroit. Camel examina les restes du dragon en espérant trouver un indice pour identifier les nouveaux complices du druide maudit. Tout ce qu'il trouva fut un morceau de parchemin dont l'écriture lui était inconnue, de même qu'aux gardes kurdes qui l'accompagnaient. Il pensa alors aux Turcs dont les bandes, même si elles se mêlaient aux Arabes et Kurdes lors des batailles, faisaient bande à part lors des trèves.

Dès que le matin se leva, Camel fit le point et proposa de poursuivre la route dans la direction où les Turcs avaient conquis une ville. Sa décision fut la bonne car la troupe était précédée par des traces fraîches. L'adversaire, monté sur des chevaux de trait, était moins rapide et fut rejoint en moins d'une heure.

Il y eu une autre bataille et Franjine fut délivrée, mais le magicien noir put prendre la fuite. La jeune fille, qui s'était réfugiée dans sa foi, ne semblait pas traumatisée par les évènements. Tout en pressant contre son coeur le précieux talisman de Beauregard que son époux lui avait donné pour lui porter chance, elle remercia chaleureusement ses sauveurs et s'inquiéta de l'absence de Guillaume. Mise au courant de la situation, elle parla d'une rixe survenue en cours de route, mais dont elle n'avait entendu qu'une rumeur, puis s'écroula, victime de l'émotion quand on lui dit que Guillaume était peut-être déjà mort. Richard et Camel s'engagèrent de nouveau à le venger, et tout le monde reprit la route de Jérusalem.

* * *

La troupe atteignit la ville sainte le lendemain. Le Sultan accorda une garde personnelle à Franjine et celle-ci s'installa au chevet de Guillaume. Entre-temps, Richard Coeur-de-Lion était retourné dans les territoires occupés par les Francs. Il désirait plus que jamais la paix (qui sera signée le 2 septembre 1192) et allait entreprendre des pourparlers à cet effet.

L'agonie de Guillaume dura 6 jours. Pris de fièvres, ses plaies infectées, le malheureux ne put survivre à son dragon. Mais, il laissa un souvenir impérissable à sa douce amie. Camel lui annonça en effet que c'était sans doute un des coups d'épée de Guillaume qui avait entrainé la cassure à une des roues du chariot et que c'était donc lui qui avait ainsi ralenti l'adversaire suffisamment pour délivrer sa jeune épouse. Sans son intervention, elle aurait sûrement péri sous les coups du magicien noir.

Le choc fut très éprouvant pour Franjine et l'on crût même qu'elle allait perdre son enfant.

Mais, ce fut plutôt le contraire qui arriva. Camel s'offrit comme médecin pour soigner la jeune dame. Il étudia avec attention le récit qu'il avait en main sur sa détention et évalua alors que l'enfant, conçu à la fin d'octobre 1191, viendrait au monde neuf mois plus tard, donc en juillet 1192. Il s'attendait aussi que la prédiction de l'infâme Ludjerian serait exacte et que l'enfant serait une fille. Pourtant, rien ne se passa comme prévu. L'enfant naquit le 2 septembre 1192, le jour même où Richard Coeur-de-Lion et Saladin le Magnifique signaient un traité de paix qui mettait fin à la troisième Croisade et ramenait une trève célébrée en liesse par les principaux belligérants. Et ce fut un garçon qui fut baptisé sous le nom de Joseph Richard de Jarret. Joseph était la forme latine de Youssef, prénom de Saladin, alors que Richard honorait bien sûr le roi d'Angleterre. Fait inédit dans l'histoire, les parrains furent Saladin et Richard. Le jeune magicien Camel expliqua ainsi l'erreur du magicien noir: il n'y eut pas de conception quand les jeunes gens étaient prisonniers, mais bien après, sans doute au moment de leur évasion, alors que perdus dans le désert, ils se promirent l'un à l'autre, ou bien dès leur mariage, peu de temps après. Et comme le philtre du magicien noir ne porta point l'effet voulu au moment prévu, il ne le fit pas davantage au moment de la naissance de l'enfant.

On craignait de perdre l'enfant tant la douleur de la mère fut grande et ce fut l'enfant qui ramena la mère à la vie. Placée sous la protection des deux druides, la petite famille survécut aux bouleversements qui suivirent la mort de Saladin, le 4 mars 1193. Aimés de tous, nos deux amis ne furent jamais menacés par les nouveaux princes. Mieux encore, quand, à la fin d'octobre 1192, des barons francs se mirent sous la protection de Saladin, ces derniers livrèrent la tête du magicien noir qui avait pourtant organisé les négociations qui accompagnaient ce changement de camp. Lorsqu'ils apprirent le rôle qu'il avait joué, dans la crainte d'une nouvelle trahison de sa part, le malheureux fut tout bonnement exécuté en privé par les barons.

Joseph-Richard grandissait en sagesse à Jérusalem. Sa mère, qui le voyait souvent en admiration devant le dome du Rocher, craignit pour sa conversion à l'Islam. Malgré les rapports amicaux qu'elle entretenait avec les Musulmans, la solitaire Franjine gardait un attachement pour sa foi. Elle demanda donc son retour en Provence pour y finir ses jours dans un couvent. Cette faveur lui fut accordée quand Joseph-Richard atteignit ses quatorze ans, et tous deux retournèrent vers le Sud de la France. Par pur symbolisme, le voyage se fit dans le bateau de pirates arabes. C'était un juste retour des choses, croyons-nous. On m'a raconté que dès son retour en France, Franjine entra dans un couvent où elle finit ses jours comme religieuse dévôte. Nul doute que le récit de sa vie, à cette époque, en aurait fait une sainte, Ste-Franjine de la Piété.


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